C’est quoi mon genre ?

Dès mon plus jeune âge, j’ai appris très vite que certaines activités étaient pour les filles et d’autres pour les garçons. Je me souviens n’avoir jamais vraiment été dissuadée de jouer à des jeux « de garçon » (même si je jouais la plupart du temps à des jeux « de fille » comme les barbies et les poupées) ou d’aimer des histoires ou des films « de garçon ». Je m’étais même dit que j’allais peut-être pouvoir attirer la reconnaissance des garçons en montrant que j’aimais leurs jeux et leurs films. Je me trompais. Je me suis rendu compte que les garçons et moi, on étaient dans des bulles hermétiquement séparées, que la société nous différenciait de manière intransigeante et que ce n’était peut-être pas si bien vu une fille qui aimait les jeux et les histoires de garçons, ou alors j’étais vue comme une fille « aussi cool que les garçons », comme on dit. En effet, je pensais être plus cool si j’aimais leurs jeux ou leurs films.

J’ai donc appris très tôt que j’étais une fille et ce que ça impliquait en termes d’activités et de traits de caractère. J’ai été construite dans le genre* féminin depuis toujours et je n’ai jamais ressenti ce qu’on appelle de la dysphorie*. Mon genre réel* a toujours correspondu au genre que l’on m’a assigné à la naissance. Je suis cisgenre. Quand ce genre de naissance ne correspond au contraire pas au genre dans lequel on se reconnaît, on est transgenre. Je ne parlerai pas à la place des personnes transgenres, qui peuvent être binaires ou non binaires (qui ne se reconnaissent pas dans la binarité des genres masculin et féminin). Je voudrais seulement parler de mon ressenti en tant que femme cis qui déconstruit également le genre et sa binarité et se veut alliée de la cause trans. Je veux aussi parler de cette binarité.

J’ai récemment réfléchi à ce qui faisait de moi une femme, à ce que c’était, à ce que je ressentais en tant que femme et pourquoi j’en étais une. Le féminisme m’a déconstruite et m’a appris à reconnaître ce qui est socialement construit, ce qui est ou non une injonction sociale sexiste, etc. Le féminisme m’a amenée à me poser la question de mon genre, d’où il vient et à voir plus grand que ce que la société nous dit d’une femme ou d’un homme (cf. infra).

Je me suis demandé qu’est-ce qui a fait de moi une femme. Est-ce ma nature (spoil : non) ? Est-ce « les autres » ? Je ne me suis jamais dit en regardant mon corps et en faisant abstraction du reste, « mais oui, je suis une femme ! ». Non, en fait, on m’a dit que « ça », la vulve, et que « ça », les seins, ça voulait dire que j’étais une femme. Mais je ne me suis jamais sentie mal dans le fait d’avoir une vulve et des seins. Les complexes que j’ai par rapport à mon corps ne se situent pas sur son sexe, mais sur sa capacité à entrer dans les codes sociaux du corps féminin et de la beauté. Je les ai à cause des autres. Pour mon genre, c’est la même chose, il est presque unanimement déterminé par le regard des autres, par ce que montrent la société, sa culture de ce qu’est une femme et de ce qu’est un homme.

Finalement, même en tant que femme cisgenre, je ne sais même pas dire si je me reconnais dans mon genre (je ne dis pas que je suis trans et je ne serais jamais légitime pour parler du ressenti des personnes transgenres, ce n’est pas ce que je fais, je parle seulement du mien), c’est-à-dire que je ne sais pas si je me reconnais dans les choses que la société met dans le genre féminin. Quel est ce genre féminin ? C’est une construction sociale et dans notre société, le genre féminin, c’est avoir une vulve, des seins, ses règles, donc un utérus, et c’est être gentille, humble, douce, avoir telle ou telle caractéristique jugée féminine par la société. C’est la même chose pour le genre masculin, qui doit avoir un pénis, qui doit avoir des caractéristiques jugées masculines comme être fort, viril, savoir prendre des risques, aimer l’action, etc. Le genre, et il y a eu des développements, des recherches là-dessus, est une construction sociale. Je l’ai éprouvé, je l’ai ressenti comme une construction sociale, puisque les stéréotypes genrées que j’avais en moi, les choses que je mettais dans la case femme avant que je me sois déconstruite, c’est venu des autres, de la culture dominante, de ma socialisation auprès de la société en fait.

Je ne sais pas dire si je me reconnais dans la construction sociale qui est faite de mon genre féminin, parce que, non, je ne crois pas qu’une femme soit douce/gentille/empathique, etc. « par nature » et je refuse d’être enfermée dans une catégorie close, dans une bulle où je dois être comme ci ou comme ça pour être reconnue femme. J’ai envie de me dire que je peux être qui je veux sans être jugée en fonction de mon genre. On peut le voir d’ailleurs quand une femme décide d’exercer un métier jugé masculin, qu’elle est davantage confrontée à du sexisme et des stéréotypes, mais aussi des réflexions mettant en doute ses compétences parce qu’une femme serait trop douce ou trop faible physiquement pour l’exercer et qu’elles font face à des discriminations, du sexisme, voire du harcèlement sexuel, comme pour les dissuader d’avoir choisi un métier d’hommes. En fait, je n’ai pas forcément envie qu’on me rappelle que je suis une femme à chaque fois que je voudrais faire un truc différent ou parce qu’il serait évident que j’aime ou fasse telle ou telle chose. J’ai aimé jouer aux barbies, en partie parce que j’aime inventer des histoires et les jouer, mais aussi en partie parce que tout dans la société encourageait, valorisait ce type d’activité chez une fille, mais jamais ma vulve par une succession d’hormones ne m’a dit que c’était cool de jouer aux barbies (haha).

Je n’ai pas envie d’être déterminée par mon genre féminin dans tout ce que je fais ou ressens. Je suis juste moi. C’est ce que je ressens. Je fais ou aime telle chose parce que c’est moi, et non parce que je suis une femme. Oui, il y a certaines choses que j’aime faire et qui correspondent à ce que la société met dans le genre féminin. Par exemple, il se trouve que j’adore porter des robes. Peut-être qu’une partie de ce goût s’est expliqué chez moi par l’influence de la société, mais pourtant, j’aime moins les pantalons parce que je ne trouve pas ça confortable, souvent trop serré, je ne m’y sens pas suffisamment libre de mes mouvements. C’est un exemple trivial, et je pense que la société d’aujourd’hui a depuis longtemps accepté que les femmes portent aussi des pantalons (je l’espère !), mais c’est pour vous donner une idée.

Ma socialisation en tant que fille/femme m’a appris à être calme, obéissante, humble, sensible, savoir exprimer ses sentiments, même si je ne me rappelle pas d’événements de mon enfance m’ayant explicitement appris cela, mais j’ai sûrement appris par imitation, qu’il y avait des activités de fille et des activités de garçon. Que les garçons aiment les films d’actions, la guerre, la violence. Que les filles aiment les contes de fée, les films d’amour, le romantisme. Parce qu’il y toujours eu une personne qui m’a fait remarquer pour tel film que je regardais par exemple ou pour telle activité que j’aimais, que « c’était bien un truc de fille, ça ». Mais ce que j’ai pour ma part le plus intériorisé en tant que fille, c’est la valorisation du couple, de la recherche du « prince charmant » et de la maternité. Alors ça j’ai même le souvenir de plusieurs événements dans ma socialisation primaire et secondaire m’apprenant qu’il fallait que je cherche l’amour, un homme, que je me marie et aie ensuite des enfants. En ce qui concerne la sexualité aussi, j’en ai un paquet : il est plutôt valorisé chez les jeunes filles et je l’ai appris moi-même, que pour découvrir sa sexualité, c’était mieux avec un partenaire amoureux, parce que le couple est socialement vu comme la meilleure façon de découvrir sa sexualité quand on est une femme, alors que, non, on peut très bien la découvrir seul.e dans de bonnes conditions et les filles/femmes n’ont pas besoin des garçons/hommes pour la découvrir et en jouir (encore faudrait-il qu’elles aient accès à une culture romantique et pornographique ouverte sur elles, qui les respectent et à une source d’information complète sur leur appareil génital et sur leur plaisir (coucou, le clito), mais ça c’est une autre question, un autre article), et c’est davantage socialement accepté, voire encouragé, qu’un garçon/homme la découvre par la masturbation ou la multiplication d’expériences auprès de plusieurs femmes, parce qu’il a « des besoins ». Je parle de ce que véhiculent les stéréotypes de genre, les modèles que l’on nous donne. Mais j’ai très tôt rêvé d’avoir un copain, complexée de ne pas en avoir comme mes camarades de classe. J’ai très tôt intériorisé que le summum de mon épanouissement personnel serait de trouver l’amour de ma vie, de me marier et d’avoir des enfants (et j’ai encore du mal à me déconstruire là-dessus et à faire ce choix en dehors des injonctions sociales, parce qu’on peut s’épanouir en se mariant et en ayant des enfants, mais que lorsqu’on le veut vraiment sans obéir à une convention sociale). En ce qui concerne la maternité, dès le plus jeune âge, on me demandait, comme on le fait avec les filles en général, combien d’enfants je voulais quand je serais grande. On faisait même des jeux entre copines faisant appel au hasard pour savoir combien on en aura, comme si c’était naturel et obligatoire d’en avoir en tant que femme, comme si jamais aucune alternative n’était envisagée pour nous.

A l’inverse, la construction sociale de la masculinité apprend aux petits garçons à s’affirmer, ne pas exprimer ses sentiment (« ne pas pleurer comme une fille »), être fort, solide, prendre des risques, avec pour conséquences chez certains d’entre eux d’aimer la violence, d’être violent, à défaut de pouvoir avoir appris à exprimer ses sentiments autrement… Cela ne veut pas dire que je donne des excuses aux hommes violents, mais la plupart de ces hommes violents adhèrent aux stéréotypes du genre masculin traditionnels, à la virilité, ce qui implique d’interroger la masculinité, la virilité pour faire baisser les violences sexistes et sexuelles. Valérie Rey-Robert le démontre très pertinemment dans son deuxième livre Le sexisme, une affaire d’hommes (à lire !).

Le féminisme (le mien en tout cas) a contribué à brouiller cette construction binaire, ces deux genres bien séparés (sinon, oh la la, qu’est-ce qui va nous arriver ?). Il brouille donc les pistes, efface les « frontières » et encourage à déconstruire le genre, à dépasser la binarité, à soutenir la cause des personnes transgenres, parce que mon féminisme, c’est laisser à chacun.e le pouvoir de choisir indépendamment de ce que nous dicte la société de sexiste et d’arbitraire, sans être jugé.e, c’est laisser à chacun.e le pouvoir de ressentir ce qu’iel est et d’être ce qu’iel a envie d’être et d’être accepté.e comme tel.le, c’est déconstruire les codes sociaux qui nous invisibilisent, nous discriminent, nous enferment. Point barre. Par conséquent, mon féminisme m’a appris que cette construction sociale du genre pouvait être dépassée et que la réalité, le monde, la vie, peut être beaucoup plus vaste et riche que ça. N’est-ce pas stimulant ?

Si le genre est une construction sociale, il peut être modifié, élargi, étiré, variable, diversifié. Si le genre n’est qu’un mot après tout, une définition construite par l’humain, il peut être à tout moment redéfini, changé, on peut proposer quelque chose qui respecte tout.e un.e chacun.e, on peut choisir ! Ce n’est pas la nature qui nous dit d’être aussi divisé.e.s entre nous, entre deux catégories. On pourrait au contraire considérer chaque individu comme ce qu’il dit être et non les ranger en deux catégories hermétiques, parce que les hommes et les femmes ne sont pas naturellement si différents : ce sont les genres construits masculin et féminin qui les séparent arbitrairement et strictement. On pourrait laisser chaque personne nous dire ce qu’elle est ou ce qu’elle n’est pas, point barre. On pourrait aller vers un monde où le genre de la personne à qui on parle ou qu’on vient de rencontrer, nous serait indifférent, où chaque personne est ce qu’iel est et où chacun.e respecte l’identité de l’autre sans l’envahir ou la nier. Oui, je rêve d’une utopie, mais si on n’en rêve pas, vers où aller, quelle référence choisir pour tenter d’améliorer le monde pendant notre maigre existence ? J’écrirai peut-être mon utopie féministe dans un autre article…

De même, que telle personne se dise homme, femme ou non binaire ça ne m’enlève pas ma liberté d’être homme, femme ou non binaire également. C’est pour cela que je n’ai pas compris pourquoi tant de femmes ont coécrit et/ou signé une tribune transphobe (partie du thread de Marguerite Stern, publiée puis dépubliée par le Huffpost puis publiée par le journal Marianne, je ne mettrai pas ici le lien de cette tribune, ne voulant pas participer à l’audience d’une tribune transphobe), pour nier le ressenti et la volonté de personnes d’être reconnu.e.s comme femmes. Pour moi, cette tribune rejoint les personnes qui refusent qu’on sorte de la binarité des genres, qui associe à la nature, au sexe* (pénis ou vulve), un déterminisme, un lien avec l’identité, le ressenti d’une personne. Ces personnes refusent de sortir de la binarité, car, pour elles, cela reviendrait à invisibiliser les discriminations spécifiques que subissent les femmes dans notre société du fait de leur sexe (vulve, utérus) et contredirait l’idée selon laquelle le patriarcat s’appuie sur un mode de déterminisme des femmes et des hommes par leurs vulves et leurs pénis. Mais au contraire ! C’est bien parce que le patriarcat a créé le déterminisme sexuel entre une vulve/pénis et le genre que les femmes cisgenres, transgenres et les hommes transgenres (avant, pendant et après leur transition*) subissent autant de discriminations sexistes. Que ce soit les femmes cisgenres ou les femmes transgenres, et les hommes transgenres, iels subissent les discriminations liées au sexisme, parce que la société impose un système de pensée, une culture dominante où les personnes à qui elle prête un sexe et un genre féminins sont considérées comme inférieures au sexe et au genre masculins, à la figure de l’homme cisgenre et hétérosexuel. Les questions de genre et la cause trans et plus largement des personnes LGBTQIA+, puisque, justement, ces personnes subissent aussi de plein fouet les stéréotypes genrées et les discriminations patriarcales, ont toutes leur place dans le combat féministe et dans les idéaux qu’il devrait poursuivre (le dépassement de la binarité, l’auto-détermination du genre, etc.), d’autant plus que les personnes LGBTQIA+ subissent ces discriminations notamment pour ne pas correspondre au genre masculin, à l’instar du genre féminin auquel la société réserve une condition dévalorisée et discriminée. La dévalorisation du genre féminin par rapport au genre masculin est dans notre société patriarcale l’une des explications centrales des LGBTQIA+phobies, dont l’homophobie, la lesbophobie, et la transphobie.

Même moi qui n’aie jamais eu à me poser la question de l’adéquation ou non du genre assigné à ma naissance avec mon genre réel, en tant que femme cisgenre, je ne peux me reconnaître dans le raisonnement adopté par les féministes signataires de cette tribune, dites TERF (trans-exclusive radical feminist). Je n’ai pas l’impression d’être moi parce que je suis une femme, d’être comme ci ou comme ça parce que j’ai une vulve, mes règles et des seins. J’ai pu avoir tels comportements parce que l’injonction sociale me l’a imposée, parce que je n’identifiais pas ce qui relevait de mon identité et ce qui relevait d’une injonction sociale, mais maintenant que je distingue ces deux choses, que je me suis déconstruite, que je me suis libérée des injonctions sociales, je ne vois pas en soi ce qui fait que je serais plus ou moins femme qu’une autre personne. C’est la société qui m’a dit que c’était parce que j’avais une vulve, des seins et un utérus. Bien sûr je pense qu’en observant le corps d’une femme cisgenre et d’un homme cisgenre, on voit « naturellement » les différences de structure, mais on a tous les deux un cerveau, des sentiments, des émotions, un cœur et rien n’interdit d’avoir un autre genre. Enfin, moi je ne vois pas. De plus, si certain.e.s signataires de cette tribune entendaient blâmer les personnes transgenres et les personnes transféminines d’adopter des stéréotypes de genre comme le fait de se maquiller, de mettre des talons, etc., ce n’est pas iels qu’il faut blâmer pour cela, c’est la culture sexiste dominante qui définit un stéréotype de femme maquillée, portant des talons, etc. Parce que finalement qu’est-ce qu’une femme ? Pourquoi ne pas choisir une définition qui libère les individus, une définition qui ne discrimine personne, une définition qui dépend de chacun.e ? Pourquoi ne pas accorder aux individus l’auto-détermination de leur genre ? Je vous renvoie en tout cas à la tribune parue en réponse sur Libération, intitulée « Le débat sur la place des femmes trans n’a pas lieu d’être (https://www.liberation.fr/debats/2020/02/26/le-debat-sur-la-place-des-femmes-trans-n-a-pas-lieu-d-etre_1779708).

Peut-être que certain.e.s des détracteur.rice.s de ce genre de réflexion ont peur que la déconstruction des genres féminin et masculin entraîne le fait qu’on ne puisse plus se reconnaître homme ou femme. Toutefois, si cette réflexion appelle à les déconstruire et à ce que chacun.e puisse exprimer son ressenti et être reconnu.e dans ce qu’iel est, une personne se disant homme ou femme serait tout aussi reconnu.e dans sa liberté d’être homme ou femme. Problème résolu ! haha ! En effet, cela peut paraître compliqué, on pourrait se demander « mais qu’est-ce qu’on met alors dans les genres féminin et masculin » ? Comment définir une femme ? Comment définir un homme ? L’être humain semble avoir de manière viscérale le besoin de catégoriser, de définir et d’avoir des références immuables pour le faire. Même moi, parfois, instinctivement j’ai besoin/envie de mettre telle personne dans tel genre, c’est comme un réflexe que j’ai, alors que de quel droit mettons-nous les gens dans des cases sans leur demander ? C’est comme la question de juger quelqu’un sans le connaître, de dire qu’il est ci ou ça sans réel fondement, sans son consentement. Eh bien, avec le genre c’est pareil. De quel droit moi, nous, la société, nous mettons telle personne sans son accord dans tel genre ? Alors, deux catégories, deux genres, un pénis pour un homme, une vulve pour une femme ? Non, déjà parce qu’il existe des personnes nées intersexes*, des hommes ayant leurs règles, des femmes n’ayant pas de clitoris, des hommes en possédant un, etc.

La nature elle-même n’est pas parfaitement binaire. Pour les personnes nées intersexes, c’est-à-dire dont l’appareil génital est ambigu, l’on va chercher à tous prix à leur attribuer un genre en modifiant leurs organes génitaux à grand renfort de chirurgies non consenties (pour en savoir plus : cia-oiifrance.org et un témoignage : http://www.slate.fr/story/175530/histoire-m-premiere-personne-intersexe-plainte-mutilations). Une fois fait, on leur attribue ce qu’on appelle un « sexe biologique ». Le « sexe biologique » désigne à la fois trois choses : l’organe génital, le caryotype et le taux d’hormones. Face à des personnes nées intersexes, on ne va jamais envisager qu’il y ait plus de deux genres, on ne va pas envisager de leur laisser le temps de se déterminer, on va les classer dans l’un des deux genres féminin et masculin. Le « sexe biologique » est une construction sociale, ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas, cela veut juste dire que c’est construit mais que cela peut évoluer, être changé. Cela veut dire qu’on a délibérément fait le choix et pas un autre, à savoir celui de le diviser en deux et pas en trois ou quatre, ou de faire autrement, et ce, indépendamment de la réalité de personnes nées sans présenter les caractéristiques prêtées à l’un des deux sexes. Dans son article « Le sexe est bien une construction » (http://uneheuredepeine.blogspot.com/2011/09/le-sexe-est-bien-une-construction.html), Denis Colombi écrit « 
C’est donc bien par une construction sociale que nous attribuons des individus à l’un des deux sexes que nous connaissons et nommons socialement. Cela n’annule pas l’existence de chromosomes différents, pas plus que celle du sexe, mais cela prend acte qu’il y a et qu’il y a eu d’autres façons de gérer cette différence ». Au nom de cette construction sociale, pour désigner les cas où on ne retrouve aucune des caractéristiques prêtées à l’un de ces deux sexes, on parle « de différentes formes d’indéterminations sexuelles », comme le signale Pascal Picq, paléoanthropologue cité par Denis Colombi. Alors qu’on pourrait envisager une diversité des corps et des organes génitaux, au lieu de voir cela comme une anomalie, une indétermination sous prétexte que cela sort de la construction sociale initiale. Ce terme d’indétermination sexuelle montre qu’on a socialement besoin d’avoir un sexe déterminé et qu’on accorde beaucoup d’importance au sexe dit biologique, alors que nos corps et nos genres peuvent changer au cours de nos vies et que je réfute l’idée que nos organes génitaux déterminent nos comportements genrés (l’objet du présent article et je vous renvoie également à l’étude de 2012 sur l’absence de lien direct entre testostérone et désir sexuel dans mon article « C’est pas moi, c’est mes pulsions ! »). On accorde tellement d’importance au sexe biologique qu’on confond sexe et genre, qu’on assigne à la fois un sexe biologique et un genre, d’emblée, à la naissance. On peut s’en rendre compte quand on voit le traitement médical des personnes nées intersexes à qui on impose des opérations de chirurgies invasives, parfois dès la naissance, pour leur assigner un genre. Cela montre aussi que la société est très attachée à la binarité, à une binarité des sexes et des genres. Pour creuser plus avant ce sujet, je vous renvoie à cet article de Denis Colombi, mais aussi à l’ouvrage d’Elsa Dorlin « Sexe, genre et sexualités » publié aux PUF.

Mais alors, comment changer ces constructions sociales du sexe biologique et du genre ? Comment envisager une nouvelle façon d’appréhender le sexe biologique ? Comment combattre les stéréotypes genrés qui conduisent à l’inégalité des sexes et des genres ? Je crois beaucoup à l’évolution des mentalités pour que le reste (ces façons de différencier les sexes et de genrer les individus, l’égalité femmes-hommes, etc.) suive, et ce, par l’éducation. Je crois beaucoup au pouvoir de l’éducation. Mais pour cela, il faut une volonté politique, une véritable volonté de faire évoluer les mentalités sur le genre. Plus tôt les individus auront intériorisé une conception inclusive du genre, selon laquelle leur ressenti compte, leur genre réel* compte et doit être reconnue, moins ils seront enfermés dans des cases hermétiques, plus chaque individualité sera respectée, plus on verra se profiler l’équité. C’est de la même façon qu’on luttera contre les stéréotypes alimentant la culture du viol qui domine nos sociétés occidentales, par l’éducation, en apprenant d’abord le respect de son propre corps et de celui des autres, en apprenant le consentement, etc. Bien entendu, d’autres moyens sont aussi à envisager, je n’ai pas encore l’expertise adéquate pour lister toutes les mesures, mais l’éducation fait partie des mesures les plus importantes. Malheureusement, les maigres tentatives d’introduire des études sur le genre dans le système éducatif ont été avortées par de trop fortes oppositions sociales et politiques.

Pour en revenir au genre féminin, je ne pense pas qu’il faille trouver une définition, une autre qui enfermerait encore, et de toute façon je ne serais pas légitime, en tant qu’individu extérieur au genre d’autrui, pour donner une définition de ce qu’est une femme, mais je pense qu’il faut s’accorder simplement sur le fait qu’être une femme en soi, c’est un ressenti personnel, c’est se reconnaître soi comme telle, se sentir bien comme telle dans son identité, dans son corps et dans notre société patriarcale, c’est subir le sexisme, les discriminations liées à notre genre, que l’on soit cisgenre ou transgenre.

*Lexique :
Sexe : désigne les organes génitaux.
Genre : l’ensemble des caractéristiques sociales et psychologiques prêtées aux sexes féminin et masculin.
Genre réel : le genre réellement ressenti par la personne.
Personne transgenre : personne dont le genre qui lui a été assigné à la naissance ne correspond pas à son genre réel.
Dysphorie : détresse face à un sentiment d’inadéquation entre le genre assigné à la naissance et le genre réel.
Personne intersexe ou « inter » : personne née avec des caractéristiques sexuelles primaires et/ou secondaires considérées comme ne correspondant pas aux définitions sociales et médicales typiques du féminin et du masculin.
Transition : désigne le processus de changement du « rôle de genre » de façon permanente en accord avec l’idée de ce que signifie être un homme ou une femme ou « genderqueer ». La transition peut avoir différentes étapes selon la volonté de la personne : sociale, légale et médicale.

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