Moi aussi

Depuis #metoo et grâce à la libération de la parole, la société semble tout à coup se rendre compte de l’ampleur des violences sexuelles et s’intéresser un peu au ressenti de victimes, après plus de 2000 ans d’omerta (je ne suis pas experte, mais globalement notre histoire occidentale n’a jamais mis les deux genres à égalité à aucun moment identifiable, sauf peut-être en 2368). J’ai réalisé à quel point lire le témoignage d’autres victimes m’aidait. Donc, si ça peut en aider d’autres, j’ai décidé de mettre aussi mon expérience personnelle par écrit.

Après une violence psychologique et sexuelle subie il y a quatre ans, je n’ai pas tout de suite mis des mots à la fois sur ce qui m’est arrivé, et sur ce que j’ai entrepris jusqu’ici pour me reconstruire, reprendre un peu confiance en moi, pour me réapproprier mon corps et en disposer librement, sans honte, ni culpabilité, ni peur, ni complexe. J’ai aussi beaucoup hésité avant de mettre mon expérience personnelle par écrit. Par peur. Avec le sentiment de ne pas être légitime (et en effet, je ne le suis pas plus qu’un.e autre). Et en même temps, je sais que je me suis toujours sentie bien dans l’écriture. Et je sais que témoigner peut aider les autres, parce que, moi-même, en lisant d’autres témoignages, j’ai été énormément aidée. Alors voilà, je partage ici un morceau de vie d’une femme, en espérant que ça aidera d’autres personnes que moi. Je me suis toujours sentie gênée dans mon rapport avec mon corps, j’ai eu une socialisation au contact de la société extérieure, de mes camarades d’école, de la télé, qui n’offrent pas aux filles et aux femmes une place égalitaire avec les garçons et les hommes, qui mettent une pression sur l’apparence physique des filles, etc. Et après une adolescence repliée sur moi-même pour cause de solitude sociale, je suis arrivée au début de l’âge adulte sans vraiment savoir que j’étais une femme, avec un corps de femme et tout ce que ça impliquait. Je savais juste que je pouvais être embêtée par les garçons pour mon corps et que les garçons pouvaient vouloir sortir avec moi juste pour coucher et que c’était signe d’amour véritable s’ils attendaient assez longtemps avant de coucher (les clichés ont la dent dure). Et pour moi, c’était normal, je ne savais pas pourquoi, mais il fallait que je fasse attention. À quoi ? A ne pas coucher avec n’importe qui, parce que cela ferait de moins une femme mauvaise et m’exposerait au danger, et au viol, sur quoi je n’avais que l’image clichée du viol avec violences dans une ruelle sombre par un inconnu armé. Jusqu’au jour où j’ai subi cette violence sexuelle.

Celle-ci, alors que j’étais profondément innocente en matière de sexualité, a aggravé mon manque d’estime de soi et de mon corps. A l’époque, n’ayant jamais eu de copain, je n’avais aucune sexualité et je n’étais pas intéressée par la sexualité solitaire, encore convaincue par l’idée reçue que c’était mal, sale et triste sans un homme et que seul un homme pouvait me donner accès à une vie sexuelle (comme si seul un homme pouvait me faire jouir). Après cette agression, j’ai passé des mois (et encore un peu maintenant, car cette culpabilité est ancrée en chacun.e de nous face aux violences sexuelles) avec l’idée que c’était de ma faute, que j’avais provoqué ce qui s’était passé, parce que mon innocence a attiré cet homme, qui se voyait comme mon « mentor sexuel » (et oui, dans nos représentations sociales, c’est excitant une jeune femme innocente), parce que, par nature, mon corps était trop sexualisé, trop désirable, parce que mon corps n’était pas important, était à sa disposition. Puis j’ai rencontré mon copain actuel qui m’a énormément aidée à faire face à mes retours de bâtons, mes fantômes revenant me hanter et me faire pleurer à chaque fois que je tentais de vivre ma sexualité : j’étais persuadée que si j’aimais le sexe, c’est que j’avais aimé ce qui m’était arrivé, c’est que j’avais mérité ce qui m’était arrivé, c’est que j’avais un problème avec le sexe, c’est que mon corps était sale, pouvait me mettre en danger rien qu’en en montrant la moindre parcelle. Encore maintenant, après tant de progrès, ça me fait quelque chose d’écrire cela. Mais peut-être est-ce nécessaire, pour aller mieux, de parler. Juste parler. Je l’ai découvert avec le bien que ça m’a fait de participer aux groupes de paroles de l’association Parler de Sandrine Rousseau. C’est dur et en même temps ça soulage. Et puis, je me dis qu’en donnant plus de visibilité au ressenti de victimes de violences sexuelles, celles-ci seraient plus visibles dans la société, moins banalisées, et la société apporterait des réponses plus adaptées. Je me berce peut-être d’illusions…

En y repensant, je peux identifier plusieurs étapes psychologiques distinctes par lesquelles je suis passée et qui ont pris du temps, puisque cela date de quatre ans maintenant. Je suis passée par une période de déni, où je pensais oublier purement et simplement, où j’avais honte et me sentais coupable, où je n’avais plus du tout d’estime de soi, puis par une période d’incompréhension, où j’ai été, sans comprendre pourquoi, bouleversée par des micro-événements, des gestes, des sensations, des scènes, qui m’ont rappelé ce qui m’est arrivé, ces fameux retours de bâtons, ces fameux fantômes… Puis, j’ai commencé à y repenser une fois par jour, sans forcément en être de manière consciente affectée, mais une fois par jour, une alerte clignotait au fond de mon esprit, pour finir par retentir sans crier gare tout récemment, quand je suis passée à la colère, quand j’ai compris ce qu’il m’avait fait durablement (l’ampleur du traumatisme, le vaginisme, le manque de confiance en soi, la honte, la culpabilité), quand j’ai vu qu’il vivait comme si de rien n’était, comme si il ne m’avait rien fait, quand j’ai entendu certaines personnes de mon entourage me dire que j’avais une part de responsabilité dans ce qui m’est arrivé, et…

…Quand j’ai compris toutes les conséquences de ses actes sur ma vie.

Depuis ce qui s’est passé, la moindre manifestation de sexisme ou la moindre scène de violence sexuelle, m’agresse littéralement (même si avec le temps, j’arrive de plus en plus à garder mon sang-froid). Comme si je revivais ce que j’ai vécu. Comme si, en tant que femme, j’étais aussi agressée que la victime de la scène. Je ne peux pas supporter émotionnellement et physiquement qu’on puisse considérer le corps de la femme, mon corps ou une de ses parties, comme un objet sexuel à disposition. Je ne peux plus supporter d’entendre, voir ou lire des scènes de violences sexuelles, au point que je me renseigne désormais toujours, avant de voir un film ou de lire un livre pour savoir s’ils en contiennent. La plupart du temps, si c’est le cas, je ne les regarde pas ni ne les lis. J’ai développé une sorte de phobie du viol (agraphobie).

En fait, non seulement il est très difficile d’obtenir justice et réparation, ou au moins de se sentir soutenu.e dans notre société avec la culture du viol, le sexisme ambiant, mais en plus, il est très difficile compte tenu de cette atmosphère d’oublier une violence sexuelle qu’on a subie. Je pensais naïvement pouvoir oublier. Mais, je me suis rendu compte que me taire ne suffirait pas, que garder ça pour soi est plus difficile que je ne le pensais. Parce que la culture du viol et le sexisme ordinaire que, dans la grande majorité des cas, les femmes vivent, me rappellent que ce qui m’est arrivé est banalisé, dédramatisé, voire valorisé, à travers les films, les livres, le harcèlement de rue, les blagues, les collègues, les magasins, l’école, la famille, par un pan encore trop grand de la société, par des représentations sociales, par l’absence d’une véritable justice adaptée, par l’absence d’une véritable reconnaissance du préjudice, parce qu’encore une fois, on est une femme.

Je vois du sexisme partout, dans le moindre petit détail. Par exemple, je ne peux plus lire un livre « lambda » (pas spécialement sensibilisé au féminisme), sans voir du sexisme et/ou des clichés sur les femmes ou les hommes. Et même si je n’en vois pas, je n’ai plus beaucoup de confiance en ces livres ou en tout cas, je ne suis jamais tout à fait sereine quand je choisis d’en lire un, je m’attends presque toujours à être confrontée à une scène de sexisme ou de violence sexuelle, à un stéréotype… Par exemple, je lisais un roman de l’Ecole des loisirs, destiné aux petits comme aux grands, où une jeune adolescente est embrassée par un jeune garçon, qui continue à l’embrasser malgré le fait qu’elle lui dise d’arrêter parce qu’elle étouffait, sans lui demander la permission au préalable. Oui, si cela peut passer pour des gestes « normaux » de séduction dans notre société, oui, cela me gêne. Cela me gêne de lire dans un livre, de voir dans les représentations sociales, d’entendre dans les histoires, les expériences qu’on me raconte, qu’une jeune fille/femme doive insister longtemps, voire faire face à du harcèlement, pour qu’un jeune garçon/homme comprenne qu’elle n’est pas intéressée, qu’un homme se permette de toucher le corps d’une femme sans sa permission, même pour simplement lui toucher l’épaule ou le bras. Oui, dans un monde idéal, même si cela ne paraît pas « sexy » dans notre culture, on devrait communiquer sur tout, demander le consentement de l’autre pour tout contact physique, si la relation n’est pas encore assez intime pour que la communication puisse passer par d’autres canaux que la parole. Bon, je m’égare.

Plus particulièrement, je me mets à acheter de plus en plus d’ouvrages féministes, parce qu’ils me rassurent. Cela peut paraître une occupation anxiogène, mais pour moi, lire des livres féministes, quand bien même il s’agisse d’essais traitant de faits de sexisme ou de violences sexuelles dans notre société, cela me rassure car je peux être sûre qu’ils dénoncent et condamnent ce qui m’est arrivé et reconnaissent ma souffrance, reconnaissent que ce n’est pas de ma faute, que ce n’est pas normal ni fatal, qu’il y a une explication (culture du viol, domination masculine…), que je ne suis pas la seule et qu’être une femme c’est merveilleux (oui, c’est merveilleux, et il ne faut pas laisser la société nous enlever ça !). En tant que femme, je peux faire confiance à ces livres. Je suis plus sereine, car je sais que, là, enfin, dans leur univers, je peux me reposer, je peux être quasiment sûre de ne pas tomber sur une phrase sexiste, ni sur une scène de violence sexuelle, je peux compter sur le fait de ne pas être confrontée comme tous les jours, au travail, en soirées, dans la rue, à la télé, dans les propos échangés ou interceptés, au sexisme ordinaire, bienveillant ou malveillant, de notre société.

Ensuite, quand je fais face à un propos ou une attitude qui, dans un débat ou une discussion avec des personnes pas forcément sensibilisées au féminisme, modère le féminisme, que ce soit juste ou non, ou le contredit, de manière pertinente ou non, ou adopte des clichés sexistes, je le prends d’instinct et d’emblée comme une trahison, comme un cautionnement de ce qui m’est arrivé, comme une minimisation de sa gravité et de ma souffrance, même si je me contrôle pour nuancer mes propos ou pour réagir à d’autres de manière apaisée et juste, même si je sais que ce n’est pas à chaque fois catégorique et méchant de la part de l’interlocuteur.rice, mais c’est une sensation qui s’allume toujours dans un coin de ma tête. Quand j’entends un propos sexiste ou modérant mes positions féministes sans forcément être sexiste, j’ai d’emblée envie, même si ce n’est pas toujours juste de ma part ou adapté, de m’énerver, de m’insurger sur plus de 2019 ans d’oppression de la gente féminine, de dire que ça suffit maintenant, que ça a assez duré, que ça n’avance pas assez, que je n’ai pas envie de savoir pourquoi ça n’avance pas assez et que je suis en colère, peu importe les explications rationnelles qu’on me servira sur le sens de l’histoire de notre monde occidental, sur les couches de complexités de la réalité et l’imbrication de la religion dans la société qui expliquent ceci ou cela, ou sur le pragmatisme qu’il faudrait adopter, etc. Je n’ai que faire d’un cours d’histoire, de sociologie, de droit ou de psychologie pour m’entendre dire que j’exagère, ou que c’est plus compliqué que ça, que toi, tu n’es pas un homme comme ça (soit dit en passant, arrêtez de tout ramener à votre nombril, quand on parle de violences faites aux femmes, on condamne les coupables et le système de pensée de la société actuelle, mais pas tout le monde), que tous les hommes ne sont pas comme ça (oui, ça, je suis au courant), alors que j’ai besoin que la société s’occupe enfin de moi, que la société pense enfin aux femmes et aux hommes victimes de violences sexuelles, que la société reconnaisse cette souffrance et la fasse cesser, que l’on ne me dise pas que c’est impossible alors que je le sais déjà (enfin, il y a quand même un espoir), que l’on me répète jusqu’à la fin de ma vie que ce n’est pas normal et que ce n’est pas moi, ce n’est pas nous, le problème, et que ce n’est pas à moi de porter la culpabilité et la honte.

En fait, le moindre débat, même constructif et justifié, c’est émotionnellement difficile pour moi, quand bien même je m’améliore avec le temps. Soit il prend une tournure positive, et il fait quand même remonter des émotions bouleversantes, soit il prend une tournure négative, sexiste, et je me retrouve à revivre la culpabilisation, la honte, la fatalité de ce qui s’est passé. Il ne devrait pas y avoir de débat sur le féminisme qui prône l’égalité entre les femmes et les hommes (globalement, car sur le détail de ses modalités, on peut débattre), c’est pour moi du bon sens, c’est depuis ce qui m’est arrivé plus qu’une évidence, c’est une bouée de sauvetage, l’ultime rambarde au bord du gouffre, pour ne pas tomber. Parce que sinon, et je ne décris qu’un ressenti instinctif, primitif, que je suis capable de contrôler ensuite, débattre comme s’il fallait prouver que l’égalité femmes-hommes et inclusive c’était du bon sens (alors que ça l’est) me donne un sentiment d’injustice supplémentaire à celui de devoir vivre désormais, sans y avoir consenti, avec un événement qui a été une violence et un traumatisme pour moi et de devoir gérer ses conséquences psychiques, même si un jour je pourrai vivre sereinement avec, mais ce sera toujours avec, jamais sans. Je me suis rendu compte en effet que, même si je pouvais avoir l’impression d’avoir avancé (et je pense que c’est le cas), d’avoir guéri, d’avoir passé un cap définitif, ce n’était pas le cas, je pouvais rechuter à n’importe quel moment, à cause d’un événement, d’un rêve, d’une parole, d’un geste, qui me rappellent. Je ne vais pas guérir, je vais cicatriser, mais cela mettra plus de temps que je ne l’avais pensé, plus de temps que beaucoup de personnes le pensent encore dans notre société.

Mais, depuis, j’ai fait du chemin. 

Maintenant, passons à des choses plus positives, parce qu’il y en a eu ! Je ne sais pas si ma démarche fonctionnerait chez d’autres personnes, je ne partage que mon expérience et mon ressenti dans ma reconstruction, ma délivrance après ce qui s’est passé. Je me suis reconstruite petit à petit grâce à la parole, au féminisme et, paradoxalement, à la découverte et la reprise du contrôle de mon corps. Le féminisme m’a permis de mettre des mots sur ce qui m’était arrivé et de comprendre que j’ai été victime, non pas parce que j’avais un problème, mais parce que j’étais une femme et que dans notre société, le système de pensée dominant met en danger les femmes à cause de leur corps, parce que notre société est marquée par la culture du viol qui banalise les violences sexuelles, culpabilise les victimes de viol et déresponsabilise les violeurs, parce que les idées reçues et les normes dominantes de notre société considèrent les femmes comme inférieures, cantonnées à un rôle secondaire par rapport aux hommes, parce que lorsque des personnes, comme elles, ne correspondent pas à ses normes (homme cisgenre, blanc et hétérosexuel), iels sont discriminé.e.s et davantage victimes de violences sexuelles (femmes, hommes, personnes LGBTQIA+, personnes racisées…). Le féminisme qui a grandi en moi m’a fait comprendre que je n’y étais absolument pour rien et que, quel.le.s que soient mon comportement, ma tenue, mon physique, mon genre, mon orientation sexuelle, je ne méritais pas cette violence et j’avais droit au respect et à la liberté de disposer de mon corps comme je l’entends. Puis, le féminisme m’a aidée à mieux connaître et à aimer mon corps. A comprendre que j’avais le droit d’aimer le sexe, d’aimer mon corps, d’aimer le montrer ou pas, de m’habiller comme je voulais, de laisser pousser mes poils, de ne plus porter de soutien-gorge si je n’en avais pas envie… Le féminisme m’a rendue ma liberté. Et surtout, je me suis rendue ma liberté, grâce à des challenges personnels pour reprendre le contrôle de mon corps, parce que j’ai longtemps eu l’impression que mon agresseur avait pris quelque chose de mon corps _ et il a pris quelque chose_ justement parce qu’il l’a pris sans mon consentement éclairé, et pour son seul plaisir, pour l’utiliser, pour le modeler à sa sauce, à ses fantasmes, pour le « pervertir » en m’isolant de mes proches.

Je me suis donnée des défis personnels m’obligeant à assumer mon corps, à le regarder d’une autre façon, de manière plus extérieure, à prendre du recul pour mieux le cerner et l’accepter. J’ai posé devant deux photographes dans le cadre de projets de nu artistique. Ces expériences ont été libératrices, car elles m’ont permises d’être plus proche de mon corps, d’être connectée à lui, de plus le ressentir, mais aussi et surtout, de lui reconnaître la sensualité que je lui avais refusée depuis tant d’années. Ces expériences m’ont aussi permise de comprendre que mon corps était beau et important parce qu’il était mon corps tout simplement, parce que j’étais bien dedans et non parce qu’il peut ne pas plaire ou parce qu’il sortirait de canons de beauté. J’avais envie de (me) dire qu’il n’y a pas de mal à aimer son corps, à le montrer ou non quand on en a envie, qu’une femme qui aime le sexe ou pas, qui se dénude ou qui ne se dénude pas, a droit au respect, n’a pas à être jugée, n’a pas à subir l’opprobre sociale et a le droit de faire ce qu’elle veut, elle, de son corps. Et on devrait tous.tes trouver ça réjouissant qu’une femme ou un homme soit libre de corps et d’esprit, parce que c’est tellement beau.

Finalement, être libre de son corps, être libre tout court, en tant que femme, c’est à notre époque un acte de rébellion, un acte militant, c’est un gros MERDE à la société qui verrouille notre corps, qui nous enferme dans des tabous, dans un corps presque entièrement sexualisé, nous obligeant à faire attention à ce que les autres pensent de lui et en même temps à ne pas trop le montrer. J’ai en effet intériorisé que mon corps était entièrement sexuel, que mes seins devaient être cachés parce que la société a décrété qu’ils étaient sexuels, que si je montrais mon corps, je serais jugée et mise en danger. Pourquoi ? Pourquoi suis-je en danger ou insultée pour avoir montré une partie de mon corps ? En quoi est-il si mauvais, si sale, objet de tant d’opprobres ? En posant, j’avais envie de dire que mon corps n’est pas sale, que personne d’autre que moi n’a de droit sur lui, que sa sexualisation, c’est moi qui la décide et que je choisis ce qui est sexuel ou non et quand ça l’est et avec qui. C’est à moi de décider si mes seins, mon ventre, mon dos, mes fesses ont une fonction sexuelle ou pas, à quel moment et avec qui. En (re)découvrant mon corps et mon féminisme, je me suis découverte moi-même. Je me suis trouvée. J’ai compris pas mal de choses sur moi, comme quoi, contrairement à l’étiquette de timide et faible que je me mettais sur le dos depuis longtemps, j’étais forte, j’avais du caractère et j’étais entière et incapable de me taire quand une chose me révolte. J’avais peur de perdre quelque chose en posant, en ayant une sexualité épanouissante, en étant libre, mais j’ai compris que là ce n’était pas pareil, que, par mes petits défis personnels et le contrôle que je reprends petit à petit de mon corps, je reprends le pouvoir et que c’est moi qui décide si, quand et à qui je donne du pouvoir, parce que le coupable, le responsable, ce n’était pas moi mais mon agresseur, que le problème, ce n’était pas moi mais la culture véhiculée par notre société, qui ne garantit pas aux femmes et aux hommes de tous horizons, de toutes identités de genre, de toutes orientations sexuelles les droits qui leur reviennent. C’est vous qui décidez.

En définitive, je pense que subir une violence sexuelle et devoir garder ça pour soi, c’est une des choses les plus violentes, les plus difficiles qui m’ait été données de supporter. C’est comme si ce qui m’était arrivé n’était pas un sujet, était normal, fatal, que mon préjudice, ma souffrance n’avaient jamais existé ou n’avaient pas lieu d’être et que, par conséquent, mon préjudice n’avait pas à être reconnu, et ça m’est insupportable. Alors que j’ai besoin d’en parler, j’ai besoin qu’on reconnaisse que mon histoire a existé, que mon préjudice a existé, que ma souffrance a existé et que ce n’était ni normal ni mérité, que ce n’est ni normal ni mérité pour personne de subir une violence sexuelle. Jamais !

Une de mes fiertés jusqu’ici est d’être arrivée à un stade où je ne laisse plus personne me dire que j’ai une part de responsabilité dans ce qui m’est arrivé. Je ne supporte plus qu’on me le dise. Et aucune victime de violence sexuelle ne devrait avoir à subir ça.

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