Partir pour un Ailleurs

Ailleurs. Mon nom est Ailleurs. Cela peut paraître étrange. Mais j’aime les plages de sable blanc, les horizons qui ouvrent la voie sur un ailleurs, comme moi, qui ai un regard abyssal. On me l’a toujours dit. Les filles surtout. Elles sont belles, les filles. Je préfère l’Horizon. Je préfère l’autre monde. Mes parents savaient que j’aimerais partir loin et les endroits lointains, en me nommant Ailleurs. En classe, j’avais toujours la tête dans la lune, au milieu d’un de ses cratères noirs et fromageux. Je cherchais une souris mangeant un morceau de lune. Mais je ne trouvais pas. Je m’acharnais, jusqu’à ce que le professeur me reproche d’être Ailleurs. Il n’empêche que je partais toujours loin.

Je pensais qu’il ne m’arriverait jamais rien, que le monde n’était pas fait pour la perfection, pour le bonheur, pour le Bien finalement. Alors, faute de mieux, je me suis toujours fabriqué une vie parallèle, de rêves et de fantaisies par milliers. Il suffisait d’ouvrir une porte dans un champ, une plage, ou sur le trottoir, pour tomber sur son imagination. On y trouve de tout, des portes en bois, des champs de fleurs aux formes rocambolesques : cœur, rond, carré, trapèze ; des couleurs improbables : mélanges de rouge, violet, jaune fluo, topaze ; des papillons en forme de cheval à bascule, des grenouilles aux ailes d’ivoire, des oiseaux qui chantent l’Ode à la joie.

Un jour, maman m’a préparé des lasagnes. Ce sont les meilleurs du monde. Chez moi, c’est le seul endroit où je ne regarde jamais par la fenêtre pour rêver d’un ailleurs. L’odeur familière de la sauce tomate et la vue d’une maman aimante sont tellement plus intéressantes qu’un paysage prometteur d’horizons plus heureux. Maman m’a soudain regardé, avec son plat rouge dans les mains, en me demandant de revenir sur Terre. Mais la vie est dure, pourquoi revenir ? Et elle m’a répondu par un « c’est-comme-ça-et-puis-c’est-tout ». On doit rester pour les gens qu’on aime. J’aimerais lui dire que je l’aime. Je ne le dis pas souvent. Cela la rassurerait de voir qu’il n’y a pas que les Horizons qui m’intéressent. Parfois, après le baiser du soir, je lui raconte ce que je vois au loin. Elle pense que je lui parle de mes rêves. Seulement, c’est la réalité qui m’inspire. Je vois les couleurs, la lumière. L’autre monde est là, à côté de moi, le soir. 

Puis, j’ai grandi. Je suis beau mais je regarde ailleurs. J’ai des filles alentours, mais je regarde ailleurs. J’ai de l’argent dans mes poches, mais je regarde ailleurs. Chaque fenêtre est mon échappatoire, alors que personne ne m’est intéressant, comme l’est ma maman. Ses jupes sont toujours pour moi une cachette pour me protéger des balafres que le monde fait sur l’âme. Je suis devenu réaliste et j’ai l’impression que mon autre monde est de plus en plus différent de la réalité, dans un ailleurs que je ne connais pas. Je vérifie, chaque soir. Mais l’horizon n’est plus heureux. Par la fenêtre, je cherche une ouverture, une curiosité, que le monde n’aurait pas ; comme une porte vers une vie meilleure. Seulement, je ne trouve jamais cette porte. Et quand je conviens de certaines lumières existantes dans ma vie, ce ne sont que des miettes, à peine éclairées, presque éteintes, tellement superficielles.  

Un jour, j’ai voulu réagir à tout ça, à ce cynisme qui m’envahissait chaque minute. Je suis sorti dans la rue, pour divaguer sur les trottoirs, en espérant croiser quelqu’un ou quelque chose, un signe que le monde n’était pas aussi noir que mes idées. Et c’est arrivé. Une femme est apparue devant moi, un soir d’été, où les cigales chantaient. Je pensais être seul, mais en fait, elle m’attendait. Je l’ai su en regardant ses yeux topaze. Je lui ai demandé comment elle s’appelait. Elle m’a dit Espérance. Je me suis dit qu’elle m’aiderait, elle, pleine d’espoirs. A cet instant magique, l’autre monde venait enfin me chercher, et peut-être s’était-il finalement incarné en cette personne formidable.

Espérance me demande à quoi je pense. Je lui dis à présent auprès d’elle, et devant ma mère avec d’énièmes lasagnes, que j’ai toujours pensé ne jamais connaître le bonheur. Pour moi, il n’existait pas. Puis, j’ai compris. Le bonheur n’est pas un état permanent. Ce sont des miettes de joie, dispersées dans une vie. Elles perlent dans les yeux des gens, dans un élan instinctif et évanescent. Elles disparaissent à la moindre constatation. On est sur Terre pour en chercher de nouvelles, toujours plus significatives, qu’il faut apprendre à savourer chaque jour.

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