Le portrait de Dorian Gray

« Les livres que le monde appelle immoraux sont ceux qui lui montrent sa propre ignominie ». Le Portrait de Dorian Gray pourrait être celui de la nature humaine. On peut dire qu’Oscar Wilde nous montre son ignominie et bouscule nos jugements, notre vision de l’humanité, la montrant faible et pulsionnelle. Imparfait, perdu dans un espace-temps insensible, l’homme s’interroge sur la finalité de sa vie, prend peur des affres du temps et lutte tant bien que mal contre ses pulsions que son éducation rejette. Immoral ce livre ? Sûrement parce qu’Oscar Wilde nous oblige, en nous faisant partager son intimité et ses émotions, à nous attacher à un antihéros qui ose ce qu’on n’ose pas, qui montre que nous aussi, nous avons en nous le mal comme le bien et que nous pourrions également sombrer dans ses folies et son amoralité. Oscar Wilde met en lumière l’imperfection des hommes, aujourd’hui trop arrogants, imbus de leurs illusoires progrès et fiers de leur nature. Mais Dorian Gray, allégorie parfaite d’une race humaine irrésistiblement sujette à des pulsions dont elle s’offusque, vient démentir nos illusions pompeuses : nous ne sommes que des hommes. 

Au cœur d’un XIXème siècle, malade et sombre, comme l’est le bas-Londres de l’époque, Dorian Gray arrive en ville, avec pour seul bagage de sa campagne une jeunesse, une beauté et une innocence immaculées par les affres que le monde fait sur l’âme. Malheureusement, à Londres, il ne fait pas bon être naïf. Dorian va en payer le prix. Il n’évolue en effet pas tout seul. Un autre personnage entre en scène, qui aurait pu être insignifiant dans l’histoire mais c’est un Lord, mais c’est encore plus que ça, c’est Henry Wotton, l’élément déclencheur du cycle de la vie de Dorian : son ascension, son apogée, sa rédemption et sa chute. Son cynisme orientera Dorian, qui quittera sa pureté pour atteindre le plaisir absolu et le privilège que la société ne se donne pas : suivre la moindre de ses pulsions.

Seulement, un tel privilège a un prix : le tableau, que son ami peintre, Basil Hallward avait fait de lui, dans sa fascination de la beauté du jeune homme. « Jaloux de tout ce dont la beauté ne périt pas » et de ce portrait qui ne changera jamais, Dorian vend son âme au Diable, cet Ange Déchu qui hante les rues de Londres, de peur de vieillir. « Si c’était moi qui restais toujours jeune et que le portrait, lui, vieillit ! » Ainsi, il sera marqué par le temps, mais aussi les vices et les crimes de Dorian, transporté par la folie des grandeurs et les plaisirs de la vie. Il deviendra le portrait de son âme, un thème universel qui pose la question de l’existence du divin. Est-ce que l’essence de Dieu dort en chacun de nous, pauvres hommes que nous sommes sur cette Terre, sûrement punis pour avoir succombé à une petite pulsion, celle d’Eve et d’Adam ? Alors comment Dorian Gray sera-t-il puni pour avoir suivi toutes ses pulsions ? L’image d’une nature humaine mauvaise et les traces indélébiles de ses crimes passés deviennent pour lui un fardeau. Rongé par les remords d’une vie dépravée et pervertie par le cynisme d’Henry Wotton qui sera, lui, rattrapé par le temps, il ne supportera plus la différence entre sa vraie nature et son apparence. Il veut détruire ce pourquoi sa jeunesse est devenue éternité. C’est le drame final, la mort venant chercher la victime qui avait osé la défier.  

Ce qui restera de Dorian Gray, c’est peut-être cette phrase terrible, mais si véridique : une chose est belle justement parce qu’elle ne dure pas. Et ajoutons pour les passionnés que le plaisir n’a rien à voir avec le bonheur.

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