Ce qu’est le cœur de Maylis de Kerangal

« Ce qu’est le cœur de Simon Limbres », ça personne ne le sait, mais Maylis le sait, gagnante du prix du Roman des étudiants, organisé par France culture et Télérama en 2014, avec Réparer les vivants, et elle va suivre les vingt-quatre heures de sa transplantation cardiaque. Roman collectif, roman intimiste, elle est une inquisitrice de l’âme, à travers un style étonnant, battant la mesure des battements d’un cœur.

Rappelons l’histoire : Simon Limbres, 19 ans, surfe tôt le matin avec deux copains. Au retour, l’un d’eux somnole au volant, leur camionnette quitte la route, c’est l’accident. Cela aurait pu tomber sur un de ses deux copains, mais Simon était installé sur le siège du milieu, qui ne comportait pas de ceinture. Dans un coma dépassé, irréversible, le cerveau meurt, le cœur bat toujours la mesure. Les médecins le maintiennent donc en vie, en attendant d’avoir l’autorisation des parents de procéder au prélèvement des organes, du foie, des reins, des poumons, et enfin, du cœur. L’histoire va ainsi relater les vingt-quatre heures émouvantes de l’annonce de la mort, de la douloureuse prise de décision des parents, et de la désignation des receveurs.

Dès l’introduction du roman, l’ambition du livre est déjà fixée : « ce qu’est le cœur de Simon Limbres. Pourquoi parler du cœur ? C’est un sujet classique après tout. C’est qu’il a tant de significations, de symboles, de représentations dans les cerveaux humains. Maylis de Kerangal a choisi ce sujet par curiosité, parce qu’elle ne connaissait pas le domaine de la greffe de cœur. Mais ce n’est pas tout. Le cœur est tellement plus qu’un pompeur de sang, qu’un organe fragile et humain, comme nous. C’est le centre de tout, symbolique réceptacle des sentiments, superposition d’émotions, de rancunes, de regrets, d’amour et de joie, la photographie de toute une vie, le siège social d’une âme. C’est ainsi que l’écriture va prendre un rythme de « vague », de déferlement, à travers la violence des émotions décrites, mais aussi le rythme des battements d’un cœur.

Trois temps sont forts dans l’écriture de Maylis de Kerangal : le corps, la sensation et le paysage. Elle-même voit l’écriture comme une expérience spatio-temporelle et physique, à la fois. Un roman instaure un environnement autour des personnages, qui traduit un rapport au monde, la vision de l’auteur. Aussi, à travers les personnages et leur intimité, elle s’intéresse moins au constat du réel qu’à sa mise à l’épreuve par la fiction : sa manière de se l’approprier et d’y créer une « physicalité », à travers l’objet du corps et du cœur qui parle de la vie, de la pulsation d’un écho, un objet qu’incarne son écriture saccadée, pulsative, frontale, et vraie finalement. Ecrire, c’est instaurer un paysage. Cet environnement, une fois que les sens ne l’éprouvent plus, une fois qu’on a les yeux fermés, le livre tend à créer cet espace, donne un rapport au monde, une intensité. L’écriture traduit également le temps, qui est vitesse mais aussi expression de la peur. Par exemple, la ponctuation est comme le corps de l’auteur qui se glisse dans les pages. L’unité de temps, vingt-quatre heures, sert à déployer une tragédie inversée, partant d’une mort tragique à la vie, ici celle du receveur de la greffe de cœur. Chaque personnage est comme un être singulier, un sujet. Chacun est nourri d’un hors champ, et ne se résume pas à sa fonction (infirmier). Ils forment une constellation, un ballet, qui gravite autour de Simon allonge le cœur rayonnant.

La question du don est également centrale, puisque le roman dessine le cheminement que l’on peut faire, que les parents de Simon Limbres ont pu faire, vers la désacralisation du corps, l’un des moments forts du roman, qui fait qu’on accepte davantage la greffe d’organes. On est dans une situation qui oblige à désacraliser le corps, à déprivatiser, à le collectiviser. Les parents doivent dépasser leur propre douleur pour le commun, pour « réparer les vivants », au moment d’une tragédie personnelle.

A la question de savoir s’il y a de l’auteur dans le roman, Maylis de Kerangal ne s’est jamais prêté à l’autofiction, ni à l’autobiographie. Elle ne s’implique pas dans le roman. Elle n’y met d’elle-même qu’en se cachant derrière les mots, qu’en se projetant à distance, à l’aide d’une « canne à pêche », entre elle et son œuvre, où le pronom personnel, « je », n’apparaît qu’une seule fois, celle où elle a bien voulu se montrer. Néanmoins, ce qu’elle met dans le roman l’investit pleinement et est l’illustration la plus juste de son état à un moment donné.

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