No thanks GOT !

Ah, je vais enfin pouvoir mettre un peu à plat ce que je pense de Game of Thrones, dont on me rabattait les oreilles depuis 2011… Mise à jour : elle est enfin terminée ! Mouahahaha ! Bref.

J’ai conscience de m’attaquer à un mastodonte (et que je vais au-devant de « haros sur le baudet »), et même si je ne l’ai pas vue, j’ai pu tout de même me forger une opinion, assez mitigée, sur la série Game of Thrones (GOT), à partir d’articles très intéressants de personnes l’ayant étudiée beaucoup plus que moi. Déjà par anticonformisme, puis par rejet de la violence pour la violence à l’écran, je ne me suis jamais essayée à la regarder, et a fortiori, quand on sait ce qu’elle réserve aux femmes et à leur corps. Vous avez dit culture du viol ?

Sans parler de la violence tout court, cette série a été, malgré son large succès (et on peut lui reconnaître le tour de force de ne laisser personne indifférent, soit on l’aime soit on la déteste), très critiquée pour l’image de la femme et les violences sexistes et sexuelles qu’elle montre, sans aucune originalité, là encore (car on n’en compte plus des films et des séries au sexisme ancré et au schéma habituel du « male gaze »).

D’aucuns me diront : « oui, mais cela se passe au Moyen-Âge, il fallait refléter la société patriarcale de l’époque » ; « mais non, GOT est une série très féministe, regarde, beaucoup de femmes sont présentes et arrivent au pouvoir ! ». Allons donc ! La belle affaire ! Je sais, je vais être chiante, mais j’aime ça, regarder un peu plus loin (trop loin ?) que les apparences. Sur le sexisme/féminisme de la série, les avis sont partagés. Ici, je vous livre seulement le mien.

Certes, on peut très bien avancer que GOT fait partie de la tendance de certaines séries à montrer des femmes dans des rôles plus que figuratifs. Certes, un certain nombre de femmes dans GOT font preuve de force, d’indépendance vis-à-vis de la gent masculine, et parviennent à prendre le pouvoir : autant de guerrières et de femmes de pouvoir qui peuvent faire rêver les petites filles (de plus de 16 ans…). L‘étude de deux démographes, Romane Beaufort et Lucas Melissent, en date du 18 mai 2019, montre en effet que « sur les 10 personnages les plus visibles à l’écran, 4 sont des personnages féminins, on peut donc parler d’une quasi-parité ! Si on se restreint aux six personnages les plus importants, on dénombre même plus de personnages féminins que masculins » et que « certains personnages féminins connaissent une ascension sociale fulgurante ».

Pour autant, GOT offre une formidable illusion de féminisme, en plaçant quelques pions féminins au centre de l’échiquier, mais en réitérant les codes de la société patriarcale. A ceux qui me rétorquent que GOT est féministe parce qu’on y voit des femmes au pouvoir, je reprendrai les mots de l’un des auteurs de l’étude, Lucas Melissent : « En France, on ne qualifie pas notre société de féministe juste parce que quelques femmes deviennent ministres, ça serait aberrant ». En réalité, cette force accordée à quelques femmes chanceuses est au prix d’un grand effort d’héroïsme et de violences sexuelles auxquelles elles n’échapperont pas, de toute façon, en tant que femmes. Déjà même lorsqu’elles sont au pouvoir, les femmes y ont accédé grâce au mariage contrairement à aucun des hommes de la série et leur rôle politique reste limité. Ainsi, ces femmes au pouvoir, telles que Daenerys et Cersei, ne sont que des exceptions, puisqu’un quart des personnages féminins sont des esclaves, des prostituées ou des domestiques, contre 2 % des hommes.

Au-delà du fond de l’histoire, la façon de mettre en scène et de filmer la série illustre encore le sexisme ambiant des pratiques cinématographiques traditionnelles avec lesquelles l’équipe de la série n’a pas choisi de rompre. En effet, elle perpétue la tradition de l’érotisation des corps des femmes et du « male gaze ». L’étude montre ainsi que 26 % des actrices apparaissent nues, contre 11 % des acteurs. Et même lorsque le corps d’un homme, voire son sexe, est filmé, il n’est jamais montré de la même façon que le corps d’une femme. Comme le souligne Hélène Breda, maitresse de conférence en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 13, « La femme reste un objet de désir et de plaisir » et lorsqu’un pénis est montré en gros plan dans l’épisode 5 de la saison 6 « il n’est ni filmé ni érotisé comme le sont les sexes féminins. Il n’est pas en érection, il est montré pour choquer et dégoûter. On est loin d’une quelconque volonté d’apporter la moindre excitation aux femmes hétérosexuelles du public ». Les gros plans sur le corps des femmes, notamment celui sur les seins de Daenerys qui n’apparaît pas forcément indispensable quant à l’objectif affiché de la montrer forte et puissante (permettez-moi d’en douter), sont autant de procédés visant à réifier et érotiser le corps des femmes, et seulement des femmes, pour le bon plaisir de monsieur devant son écran, la bière à la main.

Même la façon de filmer les scènes de viol est parlante de sexisme, car participe à la culture du viol en érotisant les scènes et en ne filmant que le violeur, et non le ressenti de la victime, que l’on pourrait par ailleurs envisager de montrer dans une visée critique. A tel point que certains spectateurs ne les voient pas comme des viols (car cela ne correspond pas à leur idée reçue selon laquelle un viol est forcément violent, avec des cris et un couteau). Hélène Breda ajoute à propos du viol de Sansa qu’« ils n’ont pas donné de crédit au fait que c’était un viol. C’est une histoire de perception. Pour moi, c’est très problématique qu’en 2016, on ait pu soutenir qu’il n’y a pas eu viol ou qu’elles ont aimé ça. C’est une culture du viol, qui est contemporaine, qui existe et qui pose question ». S’il y a autant de viols dans cette série, et encore plus dans le livre, et que les victimes des violences sexuelles y sont exclusivement des femmes, à l’exception de Theon Greyjoy, comment pourrait-on la qualifier de féministe ? Le féminisme, ce n’est pas seulement promouvoir l’égalité des chances entre les femmes et les hommes dans l’accès aux plus hauts postes de pouvoir, mais également et avant toutes autres choses, assurer l’intégrité physique des femmes, leur droit de disposer librement de leur corps et le respect de leur volonté et de leur désir sexuel.

Une autre illusion de féminisme est relevée par l’étude démographique de GOT : les femmes meurent moins que les hommes. Toutefois, ce n’est qu’un effet trompeur du fait que celles-ci combattent moins que ces derniers et se prostituent davantage. Objectivisation du corps des femmes, coucou ! Sans ces deux biais, les démographes sont arrivés à la conclusion selon laquelle les deux sexes étaient égaux face à la mort.

L’argument selon lequel GOT devait continuer de véhiculer le schéma d’une société profondément patriarcale pour coller à la réalité médiévale (mais aussi actuelle, car notre société, je ne vous apprends rien, est encore un peu trop patriarcale), ne convainc pas, puisqu’étant une série fantastique, les scénaristes, et a fortiori l’auteur de l’œuvre littéraire, auraient pu, pour être en avance sur son époque pour une fois (il est affligeant de voir que les vieux schémas fonctionnent encore aujourd’hui) et pour faire preuve d’originalité et de progressisme, faire le choix d’une société plus égalitaire, moins binaire et laisser libre cours à leur imagination sans nous rappeler une énième fois que la femme est inférieure, cantonnée à un rôle prédéfini et doit fournir plus d’effort que les hommes pour échapper à sa condition d’être éternellement objectivée quelle que soit sa place dans la société.

Les auteurs de l’étude démographique résument bien la situation : « On ne se prononce pas dans le débat sur le féminisme ou la misogynie de la série, ni sur la manière dont les gens la perçoivent ou l’intention des auteurs. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’on nous montre une société dominée par les hommes. Il y a d’ailleurs trois fois plus de personnages masculins. C’est lié à l’image qu’on garde du Moyen-Age. Pourtant, à partir du moment où il s’agit d’un récit de fantasy, avec des dragons, il n’était pas interdit de donner une place plus importante aux femmes. »

Qu’on aime la série, je n’ai rien à en redire, ce qui me dérange, c’est qu’une telle masse de gens la portent aux nues sans discernement, sans en repérer les pièges et en tombant dans le panneau d’un féminisme de façade. Encore que la huitième et dernière saison se soit un peu améliorée en la matière, me dira-t-on ?

Sources documentaires : https://www.demographie-got.com/r_femme.html ; https://www.telerama.fr/series-tv/games-of-thrones-quand-deux-demographes-scrutent-la-population-des-sept-couronnes,n6209227.php ; https://next.liberation.fr/culture/2019/04/13/dans-game-of-thrones-des-femmes-plus-jeunes-plus-sexualisees-et-moins-exposees-a-la-mort_1720903 ; https://www.neonmag.fr/game-of-thrones-une-serie-feministe-vraiment-524450.html

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