Les femmes sont mises en concurrence par la société

Il ne vous est jamais arrivé de comparer vos jambes ou vos seins à celles et ceux de vos copines ? De vous demander si les vôtres ne seraient pas plus beaux.elles ou plus gros.se.s ou moins joli.e.s que les leurs ? De vous rassurer en regardant des personnes qui vous semblent selon les normes de la société moins bien loties que vous ?

Moi aussi, je le fais parfois. Il m’arrive de me sentir un peu en concurrence physiquement avec mes congénères. Comme un réflexe incontrôlé. Après je me contrôle, je me demande pourquoi j’ai cette pensée qui clignote dans un coin de mon cerveau de manière presque automatique. Parfois, nous raisonnons comme les objets que la société voudrait que nous soyons. Face à une femme, souvent, nous avons tout de suite, femme ou homme, une opinion sur son physique, nous allons d’abord regarder sa beauté. Je le fais moi-même, je vais avoir un avis, une opinion déjà établie sur le physique des femmes que je croise, en fonction des mensurations qu’exige la société. N’avez-vous pas remarqué que, la plupart du temps, le premier mot qui nous vient pour qualifier une femme est plutôt une caractéristique physique et pour qualifier un homme, une caractéristique liée à sa personnalité ? Même quand c’est positif, quand par exemple on parle d’une fille ou d’une femme à quelqu’un, souvent les termes associés à son physique (« elle est jolie/mignonne/belle »…) arrivent en premier, puis ce n’est qu’ensuite que nous utilisons des caractéristiques intellectuels. Sans doute est-ce à voir avec le sexisme, et entre femmes, il arrive que nous le faisons, sans qu’on s’en rende vraiment compte. Nous sommes encouragées par la société actuelle à raisonner de cette manière. D’ailleurs, la beauté et ses injonctions prennent une telle place dans notre société. Il faudrait que je lise l’ouvrage de Mona Chollet Beauté fatale qui traite bien, paraît-il, de ce sujet.

Il semble que nous ayons tellement intériorisé (ce n’est pas une surprise) les représentations et les normes de la société pesant sur la femme, que nous nous comportons comme des objets, des figurines, des modèles en compétition pour quoi, finalement ? Pour le regard des hommes (le « male gaze »). N’avez-vous pas remarqué que plus une femme est jolie, plus le comportement avec elle de certains hommes, et de certaines femmes aussi, est tourné sur son physique ? Je me suis déjà demandé pourquoi tel homme me faisait la bise pour me dire bonjour, tandis qu’avec telle copine à moi il l’enlaçait. Je me suis déjà demandé pourquoi tel collègue se montrait lourd à l’égard d’une collègue à moi pour ensuite arrêter ses blagues quand j’arrivais. Certains hommes se montrent-ils plus « tactiles » ou plus lourds avec les femmes qui sont à leur goût ? Dois-je en déduire que je n’étais pas assez belle pour mériter une attitude, qui, soit dit en passant, ne m’attire pas du tout, ni ma copine, ni ma collègue, à mon avis ? Je me suis aussi déjà demandé pourquoi telle collègue, nouvelle sur son poste, est jugée trop belle pour avoir été recrutée pour ses compétences intellectuelles, même par ses collègues féminines. J’ai un peu l’impression parfois que selon le physique d’une femme, l’attitude change. L’attitude change aussi de la part de certains hommes selon qu’ils parlent à un homme ou un femme, alors que j’aimerais qu’on me parle normalement sans sentir qu’il y a une différence de traitement à cause de mon sexe. Cela se ressent aussi en matière de harcèlement de rue. Si je suis toujours soulagée de ne pas en faire l’objet dans la journée, j’ai en même temps la petite pensée fallacieuse installée dans un coin de mon cerveau qui se demande si la raison pour laquelle je suis passée entre les mailles du filet était que je n’étais pas assez jolie. Comme si en grandissant dans notre société, (et c’est le cas, avec la socialisation de Bourdieu, etc.) on ingurgitait ses représentations et ses clichés pour les reproduire, une fois adultes, de façon instinctive, presque comme des réflexes, qu’il faut déconstruire (cf. article Se déconstruire pour avancer).

Finalement, le pot commun que forment les canons de beauté dans les films et les magazines, l’attitude de certains hommes, le harcèlement de rue, et bien d’autres choses, finit par nous obliger à faire attention à notre apparence physique, à se mesurer par rapport aux autres pour satisfaire le regard masculin. Je ne dis pas que toutes les femmes raisonnent comme ça, je dis juste que la société patriarcale forme une telle atmosphère qui valorise une certaine beauté considérée comme normale (et objectivement impossible à atteindre, et de toute façon, la beauté est relative à chacun.e), qualifie les femmes y correspondant et disqualifie les autres, et qu’en grandissant dans cette structure, on acquiert des réflexes qui nous poussent, parfois sans nous en rendre compte, à nous comparer, à faire attention au moindre détail de sa physionomie qui ne correspondrait pas à la norme.

Parfois, je me demande ce que m’apporteraient vraiment des fesses sans cellulite et plus bombées, des seins plus gros, un ventre plus plat, un nez moins gros, des joues moins rondes, des jambes plus longues, des chevilles plus fines, un sourire plus éclatant. Qu’est-ce que cela m’apporterait à moi, personnellement, intimement, concrètement ? Rien ! A part peut-être plus de « relous » se disputant mes faveurs ? Un super compte Instagram narcissique ? Un égo surdimensionné ? Plus de confiance en moi ? Il est vrai que de nombreuses études montrent que les femmes sont plus complexées que les hommes et admettent qu’être plus belles leur donnerait plus de confiance en elles, que ce soit dans leur vie personnelle ou professionnelle. Il m’est arrivé de m’insurger en voyant des jeunes femmes dénudées sur les réseaux sociaux, parce que, justement, compte tenu de leur beauté et de leur absence d’imperfections, elles pouvaient se le permettre, quand moi je ne le pouvais pas. Mais je me suis rendu compte récemment que, si, on a le droit de faire ce que l’on veut de son corps, nous pouvons nous le permettre, si nous en avons envie, parce que, finalement, pour une femme, peu importe la beauté ou les imperfections qu’elle se trouve ou non sur son propre corps, être libre de son corps, de son image, par exemple, est dans notre société un tel acte de courage et de rébellion face aux risques d’être jugée, que les canons de beauté biaisés, restreints, de la société n’importent plus, chaque femme qui se montre elle-même contre toutes conventions est belle, peu importe sa cellulite, la taille de ses seins ou de ses fesses ou la teinte de sa peau.

Depuis l’enfance, au contact avec la société, à l’école ou à la télé, les petites filles ont plus de pression sur leur apparence. C’est ancré en chacune de nous. C’est tellement ancré en moi, que j’ai l’impression parfois d’être absolument hermétique à tout compliment sur mon physique. Ça me fait plaisir, mais je n’y crois pas. Pour moi, les autres femmes sont forcément plus belles que moi. C’est sûrement dû à tout un tas de facteurs différents (personnels et/ou sociaux), mais je pense que l’un d’entre eux est le fait de ne pas être encouragée, en tant que fille, à apprendre à connaître son corps et à l’aimer. On ne peut pas dire qu’il y ait une atmosphère particulièrement favorable à l’estime de son corps chez la femme, ni à son plaisir, quand on voit que dès l’enfance, la pression pèse beaucoup sur son apparence physique.

Je ne sais pas si c’est partagé par d’autres personnes, mais j’ai grandi influencée par une société et un système de pensée qui ne m’a pas appris à connaître mon corps, ni à l’aimer, sans honte, sans gêne et en même temps j’ai intériorisé que mon corps pouvait me mettre en danger, qu’il fallait le protéger des hommes, sans vraiment savoir pourquoi finalement. Et je suis arrivée à l’adolescence, avec un corps de femme sans en connaître le potentiel, la beauté ni la force. J’avais inconsciemment intériorisée que je devais avoir peur des hommes dans certains endroits et à certains moments (les lieux déserts, la nuit…) (cf. Article Beaucoup trop de temps et d’énergie pour se protéger), mais je ne savais pas pourquoi… Et pourtant, je l’ai su trop vite… En effet, à partir du moment où on est une femme, on est potentiellement en danger de par le symbole sexuel que représente notre corps, quelle que soit notre estime de soi (et finalement le manque de confiance en soi, les agresseurs et violeurs le décernent et peuvent en profiter…).

On fabrique des femmes qui apprennent le danger que leur fait courir leur corps, mais pas leur beauté, leur désir, leur force. La société ne leur apprend pas, ne les encourage pas à penser qu’elles ont le droit de disposer librement de leur corps et que les autres n’avaient pas voix au chapitre. Elles ont appris à composer avec l’avis des autres.

Seules 22% des Françaises se trouvent jolies, d’après un sondage Ifop pour Naturavox en date de 2019.

Pour ma part, je l’ai appris au contact de mes camarades de classe, dès le début du collège, sur ma façon de m’habiller notamment. Déjà, certains camarades parlaient de sexualité et montaient des conjectures sur la mienne. Au lycée, c’était ma façon de m’épiler qui intéressait visiblement. Tout au long du collège et du lycée, il a fallu que j’apprenne à bien m’habiller, à faire attention à mon physique, que j’ai fini par laisser tomber pour pouvoir être libre et oublier les autres, mais j’avais compris l’importance du physique dans l’intégration sociale d’une fille : il faut être belle et sexy pour être populaire, avoir des ami.e.s. C’est peut-être pour cela que la beauté est souvent associée à une meilleure confiance en soi.

Encore une fois, ce n’est que mon expérience et il ne faut jamais généraliser ou noircir le tableau, mais la tendance est là : beaucoup de jeunes femmes ont intériorisé cette pression sociale exercée sur leur corps et sur leur apparence et peuvent parfois se sentir mises en concurrence, alors qu’on devrait les encourager à avoir confiance en elle, à s’accepter, à aimer leur corps, à tout oser, à s’entraider.

Ce sujet me fait penser à un magnifique message envoyé à la page Instagram Amours_solitaires, que toutes les femmes devraient garder en tête : « Mon amour, tu es si belle. Il faut t’en convaincre aussi fortement que la société a mis d’effort à t’inculquer que tu étais laide. Ton visage est devenu un endroit que les baisers des autres n’atteignent plus. Tu ne crois plus aux compliments. On a exercé une pression politique sur chacun de tes membres. Ta tête, ton cœur, tes jambes, tes seins. C’est ton héritage en tant que femme. On a arrondi vos seins, gommé votre peau, scannées, photoshoppées, exploitées : on vous a fait devenir un objet de vente rentable. On vous a forcé à ouvrir la bouche et à la remplir de silence. Et toi, mon amour, tu as oublié que vous étiez toutes belles et que c’était juste tout ce vacarme sur ton corps qui était moche. Je t’aime plus qu’il n’est permis ».

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