Pourquoi j’em***** Freud

Avant toute chose, je suis consciente de ne pas être une experte en psychanalyse, c’est vrai, et il ne faut pas noircir le tableau, Freud a sans doute apporté des éléments de réflexion intéressants au domaine de la psychanalyse et il s’inscrit dans une époque et une éducation particulières. Mais peut-être serait-il temps, en 2019, de cesser de le porter aux nues jusqu’à empêcher toute remise en cause ou contre-pensée dans la psychanalyse contemporaine, et là dessus, je voudrais simplement partager la réalité de ce que les féministes reprochent à Freud.

J’étais, en tant que féministe, très virulente à propos de Sigmund Freud, qui paraissait misogyne, rangeant les femmes dans une catégorie bien définie et restreinte, et en dévalorisant le plaisir féminin, dont son organe principal, le clitoris, mais je me suis dis qu’il fallait tout de même que je vérifie bien la véracité de ce qu’on lui reproche. Car il semble encore occuper une place centrale dans la psychanalyse contemporaine qui n’est pas épargnée par le sexisme, elle non plus.

S’il ne fait qu’appliquer les us et coutumes de son époque, dont on ne saurait lui donner toute la responsabilité, s’il a pu reconnaître avoir du mal à comprendre les femmes et leur désir et que celles-ci étaient victimes d’une répression de la part de la société, de sorte que peu d’entre elles avaient eu accès à l’instruction (d’où la soi-disant infériorité intellectuelle qu’il leur prêtait), Freud a eu une influence néfaste sur la vision de la femme et ses droits, de par ses théories. On ne peut lui enlever la responsabilité de propos dévalorisants envers les femmes. Un de ses disciples, Theodor Reik, a même écrit : « Je fus souvent surpris par l’attitude de Freud envers les femmes. Il est certain qu’il ne partageait pas avec les Américains le concept d’égalité entre les sexes. II était bien d’avis que c’était à l’homme de prendre le pouvoir dans la vie conjugale ».

Si Freud reconnaissait ne pas comprendre les femmes, pourquoi, alors, avoir pris la peine de s’exprimer sur le sujet (cf. l’adage « quand on ne sait pas, on se tait ») et de développer des théories généralistes sur elles, avec une démarche « scientifique » critiquée par ses pairs sur le plan scientifique ? En effet, il faisait d’observations empiriques et isolées des vérités absolues. Jacques Van Rillaer, professeur des universités émérite en psychologie, le résume bien dans son blog sur Mediapart : « La conception que Freud se faisait des femmes illustre sa façon de faire de la psychologie. Il ne cessait de répéter qu’il basait ses théories sur l’observation de faits. En réalité, il travaillait comme un mauvais philosophe : il construisait des théories en partant de quelques faits — des expériences personnelles, des lectures, des opinions de confrères — sans prendre la peine d’observer méthodiquement de nombreux comportements et les conditions particulières dans lesquelles ils se produisent (…) On peut multiplier les exemples montrant que Freud généralise sans retenue. Il essentialise, il absolutise : la femme « est », tous les rêves « sont » toujours la réalisation d’un désir, etc. Ceci est une des principales raisons pour lesquelles il a été très tôt critiqué par la communauté des psychologues et des psychiatres d’orientation scientifique ». Aussi, le psychiatre Émile Kraepelin constatait en 1913 : « Nous trouvons partout ici les traits fondamentaux caractéristiques de la recherche freudienne, la présentation d’hypothèses et de conjectures arbitraires sous la forme de faits établis qui sont sans hésitation utilisés pour la construction de nouveaux châteaux en l’air (Luftschlösser) toujours plus élevés, ainsi que la tendance à généraliser sans mesure à partir d’observations isolées » .

Voyez plutôt vous-mêmes ce qu’il disait des femmes (en résumé) :

  • La femme ne se caractérise que par son manque de phallus et ne cherche toute sa vie qu’à combler ce manque (complexe de castration ; théorie qu’on admettra très phallocentrée) ;
  • La femme est indubitablement inférieure intellectuellement du fait de l’inhibition de pensée impliquée par la « répression sexuelle » ;
  • « La femme ne gagne rien à étudier et cela n’améliore pas, dans l’ensemble, la condition des femmes. En outre, la femme ne peut égaler l’homme dans la sublimation de la sexualité » (article La morale sexuelle “culturelle” et la nervosité moderne, 1909) ;
  • La femme est narcissique et exprime un plus grand besoin d’être aimée que d’aimer, du fait principalement de son envie de pénis « étant donné qu’il lui faut tenir en d’autant plus haute estime ses attraits, en dédommagement tardif pour son infériorité sexuelle originelle » (Pour introduire le narcissisme, 1914 ; texte sur la féminité, 1933) ;
  • la femme est foncièrement envieuse et jalouse, éprouvant une hostilité particulière envers les hommes, du fait de son envie de pénis, et plus particulièrement chez les « émancipées » (c’est nous!!!) (Le tabou de la virginité, 1918 ; texte sur la féminité, 1933) ;
  • la femme a une conscience morale plus faible que l’homme, un plus faible « sur-moi », puisque le complexe d’œdipe est plus fort chez le petit garçon, sur qui pèsent plus d’interdits que sur la petite fille ;
  • la femme doit abandonner son clitoris (utilisé dans l’enfance) pour se tourner vers son vagin et par là, « vers de nouvelles voies qui conduisent au développement de la féminité » : Freud invente l’orgasme vaginal (qui n’existe que grâce au clitoris) et le clitoris et l’orgasme clitoridien deviennent tabou, car signes de dysfonction sexuelle ou de « frigidité » exigeant les soins d’un psychiatre : la preuve avec une citation d’un de ses disciples, Frank S. Caprio (1953) : « Lorsque, son époux étant un partenaire convenable, une femme ne parvient pas à l’orgasme dans le coït, et préfère la stimulation clitoridienne à toute forme d’activité sexuelle, elle peut être considérée comme frigide, et relève des soins d’un psychiatre. » (Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905 ; Introduction à la psychanalyse, 1922) ;
  • Et je vous passe sous silence d’autres théories, que, soit je n’ai pas comprises, soit j’ai trouvé trop farfelues…

D’accord… Quand on voit comment il construit ses théories (à partir d’observations empiriques et isolées), on peut se demander s’il ne les fondait pas sur sa propre conception de la femme « comme appendice et inférieure de l’homme », au lieu de les fonder sur une étude de l’anatomie féminine (Anne Koedt, Le mythe de l’orgasme vaginal, 1968). Alors, oui, on peut lui reconnaître la qualité d’avoir admis ne rien comprendre aux femmes, mais pourquoi donc avoir voulu émettre des théories auxquelles il donnait, semble-t-il, une valeur universelle, sur un « continent noir » qu’il disait ne pas avoir réussi à comprendre ? Citons-le lui-même : « La grande question restée sans réponse et à laquelle moi-même (…) n’ai jamais pu répondre malgré mes trente années d’étude de l’âme féminine est la suivante : Was will das Weib ? – Que veut la femme ? ». S’il voulait essayer de percer le mystère lui-même, pourquoi ne pas avoir plutôt conduit des études plus scientifiques sur la question au lieu de tirer des vérités absolues d’expériences isolées ? Je ne lui reproche pas en soi sa misogynie, c’était son époque, bien que le plaisir féminin avait meilleure presse avant son intervention, mais plutôt son irresponsabilité pour s’être exprimé sans considération pour les conséquences de ses propos sur les droits des femmes. C’est justement signe de son sexisme que d’exprimer des théories toutes faites sur les femmes sans chercher à les comprendre, à les étudier, à les respecter somme toute.

En outre, la théorie du complexe de castration m’interpelle également. Ne vous êtes-vous jamais demandé si le complexe de castration existait vraiment, en tout cas de manière universelle comme semblent le penser Freud et Lacan ? Bien sûr, on peut remarquer que dès le plus jeune âge le petit garçon semble vouer un culte à son pénis, mais n’est-ce pas plutôt dû à l’influence de notre société phallocentrée, plus que d’un sentiment inné, ou les deux ? Je ne saurais parler à la place des autres, je ne partage que ma propre expérience et ce que j’ai pu observer jusqu’ici, mais pour ma part, je n’ai jamais éprouvé une quelconque « envie de pénis », quand j’étais petite fille, et si c’est censé durer toute ma vie, je vous rassure qu’encore aujourd’hui, j’aime ma vulve ! Depuis ma plus tendre enfance, pour moi, il ne me manque rien, même pas quelques centimètres (je fais 1m50…).

Dans tous les cas, si le complexe de castration peut à la limite se vérifier chez certains individus, l’universaliser est peu pertinent et dangereux, cela mène à des généralisations sur les femmes et les hommes. Je ne fais pas de différence, autre que biologique (scientifique), entre un homme et une femme. Les seules différences, qui nous enferment, sont culturelles, sont des constructions sociales, mais en soi, une femme et un homme ne sont pas différents. En soi, un homme peut avoir les qualités et les défauts que la société prête plus à une femme, et inversement. Il n’y a pas de différence de genre innée (cf. article « On ne naît pas dominant/dominé.e, on le devient »). Et compte tenu de ses théories, Freud a contribué à émettre des différences genrées généralistes entre les femmes et les hommes.

Mais alors, si on admet que ces propos sont dégradants, ne correspondent plus à notre époque, jusqu’à sa théorie du complexe de castration, alors pourquoi Freud occupe encore autant de place dans la psychanalyse contemporaine ? L’article de Cheek magazine sur le sexisme de la psychanalyse dominante est particulièrement intéressant et montrer les effets néfastes sur les patient.e.s, à qui on prête des sentiments ou des troubles qu’ils ou elles n’ont pas… Cela n’est pas vraiment étonnant quand on voit ci-dessus la théorie véhiculée par Freud, puis Lacan, sur les femmes et la prédominance de l’école freudienne dans la psychanalyse contemporaine. Sophie Robert, dans son documentaire Le phallus et le néant, qui peut être instructif sur le sujet, parle d’un “formatage”, qui ne souffre d’aucune contre-pensée, d’une “omerta« qui empêcherait quiconque de remettre en cause la théorie sexuelle sous peine de se voir refuser l’accès à certaines places dans les institutions psychiatriques, certains postes prestigieux, ou même aux maisons d’édition » (Cheek magazine). L’exemple le plus célèbre du sexisme dans la psychanalyse est la « névrose » que l’on prête plus largement aux femmes (même si Freud a timidement démontré que cela pouvait toucher les hommes), l’hystérie (insulte par excellence contre les femmes, et plus particulièrement les féministes), considérée par Platon comme une maladie exclusivement féminine, et qui est encore aujourd’hui peu interrogée par les psychanalystes, comme une idée datée, fruit d’une autre époque (Giulia Pozzi, psychanalyste et psychologue).

Que vous soyez freudien ou non, quelle que soit l’école de pensée à laquelle vous adhérez, il devrait être possible de débattre, de discuter, d’avoir un pluralisme des pensées dans la psychanalyse contemporaine, si ce n’est pour l’amélioration du savoir, au moins pour le bien-être des patient.e.s. Qu’il y ait une telle omerta, jusqu’à isoler, rejeter les spécialistes opposés au système de pensée freudien, cela veut bien dire qu’il y a anguille sous roche et que le sexisme explique une bonne partie de cette mainmise de la psychanalyse freudienne, bien pratique pour perpétuer la domination masculine.

Si vous voulez vous documenter un peu plus sur le sujet, parce que je ne suis pas vraiment experte (mais grâce à ces recherches, j’ai pu conforter la véracité des reproches faits à Freud), voici mes sources : https://www.psychologies.com/Planete/Societe/Articles-et-Dossiers/Freud-etait-il-misogyne/4 ; http://m.cheekmagazine.fr/societe/sexisme-psychanalyse/?fbclid=IwAR0PfnR1vYr3Q-KbAz5buqBhIwFSq86PRUegJrhOBgRExlFSrEfSd25yNk4 ; https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/060519/les-femmes-selon-freud ; https://blogs.mediapart.fr/jacques-van-rillaer/blog/180519/le-complexe-de-castration-nous-sommes-tous-concernes-affirment-les-freudiens ; https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2010-3-page-14.htm# ; http://sante.lefigaro.fr/article/clitoris-comment-l-organe-du-plaisir-feminin-a-ete-efface-des-livres-d-anatomie/

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