Beaucoup trop de temps et d’énergie pour se protéger

Désolée, je reviens à ce fameux débat lors de la table-ronde sur l’égalité femmes-hommes dans la même école de formation, mais les réactions avaient été particulièrement emblématiques… Il y était flagrant que, lors de la discussion sur le harcèlement de rue subi par les femmes, certains de nos interlocuteurs masculins minimisaient (soit par provocation, soit par sexisme, je ne préfère pas pénétrer plus avant leur esprit) la gêne occasionnée par le harcèlement de rue et la peur que nous avons intériorisée en tant que femmes lorsque nous nous déplaçons dans l’espace public. Avec la plus grande mauvaise foi, l’un d’eux a estimé avoir peur lui aussi, en l’occurrence de se faire voler son portable ou sa montre (je n’ai pas vérifié si c’était une rolex).

D’accord. Messieurs, mettez-vous sur le même plan la peur de se voir dérober un objet de valeur et celle de voir son corps bafoué, c’est-à-dire votre téléphone portable et votre intégrité corporelle ? Pour certains.e.s, j’imagine que oui, le téléphone portable est vital visiblement (joke). Mais vous conviendrez que c’est faire preuve de mauvaise foi ? Je conviens que beaucoup d’hommes et de femmes sexistes n’atteignent tout de même pas ce niveau-là.

Toujours est-il qu’il faut comprendre que la plupart des femmes grandissent avec l’idée que leur corps peut les mettre en danger, et avant tout dans l’espace public. Pour ma part, j’ai appris qu’il était normal que les hommes m’abordent dans la rue, que cela pouvait arriver et que je devais faire attention, surtout la nuit tombée. Dès ma première année d’études, la première année à vivre seule dans une ville inconnue, j’étais vigilante et adoptais des stratégies comme de jour comme de nuit pour éviter que l’on m’aborde.

En effet, les femmes élaborent des stratégies pour avoir droit à la tranquillité dans l’espace public, en grande partie dominé par les hommes (cela a fait l’objet de réflexions dans les rangs féministes, la manière dont est aménagé l’espace public qui est plutôt tournée vers les hommes : urinoirs, skateparks, terrains de foot prenant toute la place dans les cours de récréation des écoles, alors que ce sont des sports socialement jugés masculins, etc.). Parce que certains hommes pensent peut-être que les femmes sont flattées de se faire siffler dans la rue, de se faire appelée « mademoiselle, t’es bonne/chaude/belle (et tout le tintouin) », « ma jolie », « sale pute », « joli petit cul », et que sais-je encore, par un inconnu dans la rue. Parce que, oui, c’est bien connu qu’une femme qui regarde un homme en le croisant dans la rue ou dans les transports en commun, c’est une « ouverture ». Parce que, oui, c’est bien connu qu’une femme qui porte une robe ou une jupe courte attend des « compliments » (avec de gros guillemets). Eh bien, je vais en décevoir certain.e.s, non, ce n’est pas ce qu’attend une femme qui marche dans la rue pour aller faire ses courses, pour aller à un rendez-vous, pour partir travailler, pour aller diner ou rejoindre des ami.e.s, elle n’attend rien.

Quel est le problème exactement ? Le problème, c’est qu’il existe encore des hommes qui pensent qu’un regard ou une jupe est une invitation, qui aiment exprimer leur avis sur le corps d’une femme qu’ils ne connaissent ni d’Eve ni d’Adam ou asseoir leur domination en arpentant la rue comme le dernier roi du monde et jeter aux femmes, leurs sujettes, des appellations obscènes… Et les femmes s’y sont malheureusement habituées en adoptant des stratégies pour se protéger des hommes dans l’espace public.

Des études se sont intéressées à ces stratégies, comme celle de Margaret T. Gordon et Stéphanie Riger (The female fear, the free press, 1989) ou celle de l’article de Buzzfeed du 25 mai 2018 (citées par Valérie Rey-Robert dans son ouvrage Une culture du viol à la française, une mine d’or en termes de chiffres et de documentation). Par exemple, 82 % des femmes contre 44 % des hommes prennent leurs clefs en main pour rentrer le plus vite possible dans leur voiture. 51 % des femmes contre seulement 4 % des hommes sortent accompagnées en guise de protection. D’autres stratégies sont élaborées par les femmes, comme « appeler une amie, nos parents ou notre partenaire pour se rassurer quand on marche seule », « mettre des écouteurs ou un casque pour faire semblant d’être occupée », « ne jamais regarder les hommes dans les yeux », ou encore « marcher ni trop lentement ni trop vite, ne pas rester immobile ». N’avez-vous jamais fait ça ? Moi, j’ai déjà mis des écouteurs pour rentrer seule de soirée et être tranquille. J’ai déjà téléphoné à mon petit ami tard le soir que je rentrais d’un diner. J’ai déjà fait en sorte de dormir chez une copine pour ne pas avoir à me préoccuper de l’heure de mon retour de soirée, de la stratégie à adopter pour rentrer en toute sécurité et à y penser toute la soirée. J’ai déjà réfléchi aux vêtements que je porte en fonction de l’endroit où j’allais. Quand je marche dans la rue, je marche vite, surtout quand la nuit est déjà tombée. Je ne regarde jamais les hommes dans les yeux, je regarde droit devant moi, je prends toujours l’air de savoir exactement où je vais, même lorsque je suis perdue. Avez-vous déjà vu une femme seule flâner sans but la nuit tombée ? N’avez-vous pas remarqué que les hommes déambulent souvent dans la rue, pendant que les femmes martèlent le trottoir de leurs talons à un rythme effréné ?

Vous allez me dire, on est en France, il faut relativiser, c’est pas si dangereux. Bien sûr, je ne dis pas que des hordes d’hommes tentent tout les jours de m’aborder, de me toucher, de me peloter. Non, il arrive que je sois tranquille toute une journée/soirée, qu’il ne m’arrive rien, aucun regard lubrique ni aucun geste déplacé, dans la rue ou dans les transport en commun. Seulement, c’est un tout, une atmosphère (une société patriarcale, une image dégradante des femmes et de leur corps, le danger des hommes…) qui fait que, quand bien même on n’a pas établi de statistiques précises sur le nombre de fois où l’on est regardées de manière obscène, abordées sans politesse et avec lubricité, voire insultée ou agressée, les femmes ont intériorisées le danger qu’elles courent si elles sont imprudentes, d’autant plus qu’à la moindre imprudence, elles sont jugées, culpabilisées si jamais il leur arrive quelque chose, agression sexuelle ou viol : « mais quelle idée d’être sortie à 4 heures du matin ? », « Pourquoi elle attendait sur ce quai désert ? », ou encore « Qu’est-ce qui lui a pris de le suivre dans cette ruelle ? ». La société culpabilise les femmes quand elles sont victimes d’agression sexuelle ou de viol, si elles n’ont pas été des femmes « bien », qui devraient obéir à ces règles de survie : ne pas sortir trop tard le soir, ne pas porter de jupe trop courte n’importe où, ne pas se montrer vulnérable devant n’importe qui, ne pas regarder un homme dans les yeux, ne pas trop boire… Si bien que cela constitue une charge mentale.

Ces stratégies coûtent du temps, de l’énergie, voire de l’argent aux femmes, parce que finalement, c’est à nous de nous protéger, c’est à nous de faire cet effort et de faire attention, puisqu’au moindre écart, au moindre problème avec un homme, on est presque systématiquement culpabilisée: un temps supplémentaire de préparation avant de sortir, avant de rentrer de soirée, pour choisir telle tenue ou tel itinéraire, réfléchir à son trajet, à quels quartiers ou quels boulevards éviter, que dire ou que faire si on est embêtée, etc. Est-ce qu’un homme se pose autant de questions ? Bien sûr, la vie est dure pour tout le monde, mais je préfère avoir peur de me faire voler mon sac ou mon portable, plutôt que d’être harcelée ou agressée sexuellement ou violée (même si l’image du violeur armé dans une ruelle sombre correspond peu à la réalité des viols).

Je ne dis pas qu’être abordée dans la rue est en soi une mauvaise chose, le souci c’est à la fois la répétition de ce genre de phénomène créant une atmosphère de harcèlement et le fait que la plupart du temps on décèle être considérée comme un objet sexuel que l’on veut acquérir. Vous vous souvenez du droit d’importuner revendiqué par une centaine de femmes (totalement à l’opposé de ce que je défends, il en va sans dire) ? En plus de bien d’autres choses, elles niaient la gêne et le dégoût que c’est d’être abordée sans respect, sans politesse et à n’importe quel moment et par n’importe qui. Même si cela ne vaut pas la peine de répondre à ces ignominies, je dirais tout de même, et que ce soit clair, être abordée est toujours possible et ne pose aucun problème, tant que c’est fait avec politesse, respect, sans aucune allusion à notre corps, nos mensurations et que notre volonté est prise en compte.

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