Mon monde n’est plus mon monde

Récemment, je suis allée voir un spectacle de Philippe Meyer, qui racontait son histoire d’amour avec la radio et la musique. En écoutant les références à son enfance, l’évocation de souvenirs communs à toute une génération et les allusions à une époque de notre histoire, j’ai eu à nouveau une réflexion qui me taraude depuis un moment déjà. Ce sont certes des petites choses anodines, qui me l’ont révélée : une émission sur le musée d’Orsay que l’acteur Charles Berling visitait la nuit, en me rendant compte que la plupart des peintres exposés, si ce n’est la totalité, étaient des hommes ; des livres ou des citations d’auteurs de la littérature classique, renvoyant à des stéréotypes sur les femmes.

Je me suis dit : tout ça, ces œuvres de l’esprit, cette culture qui font notre société française, cet environnement culturel qui fourmille autour de nous, cette histoire commune, quelle place elles donnent aux femmes ? Vous allez me dire que je suis féministe, que tout ceci est évident vu le monde actuel, que je parle pour ne rien dire. Mais je voudrais ici exprimer cette évidence, expliciter un sentiment, une émotion, une impression qui a marqué mon esprit, car il est important de mettre des mots, quand on n’en a pas, quand on veut comprendre pourquoi on est énervée et attristée en tant que féministe.

Jusqu’ici, j’étais passionnée par l’histoire avec un grand H, je me réjouissais de progrès sociaux et humains, je baignais dans une culture française dans laquelle j’ai grandi et me suis construite. Pourtant, quand on regarde bien, les oeuvres culturelles sont largement dominées en quantité par des artistes masculins, blancs, hétérosexuels. Face à cela, comment se sentir concernées, si la grande majorité des livres, des films, des peintures, des photographies, des personnalités historiques qu’on approche dans notre éducation, dans nos loisirs culturels, sont créé.e.s par des hommes et, a fortiori, pour les hommes, même lorsqu’ils ou elles parlent des femmes ? Comment se sentir reconnues et concernées ? Plus je suis féministe, plus j’ouvre les yeux sur notre monde, plus je me rends compte que tout ce que j’ai connu jusqu’ici ne m’appartient pas, que ce monde n’est pas le mien, en tant que femme. Mon monde n’est plus mon monde. Il se déconstruit et j’ai l’impression d’être orpheline. Pour trouver des œuvres « féminins », voire féministes, qui parlent aux femmes, il faut encore se battre aujourd’hui, chercher les librairies alternatives, des films inconnus, ou s’aider des associations féministes qui cherchent pour nous…

J’ai de plus en plus compris que les femmes étaient absentes, que notre société en est arrivée là après une histoire qui n’est pas la mienne. Je me suis rendu compte que l’histoire avec un grand H était l’histoire des hommes, et (je vous l’accorde) de quelques femmes pour leur personnalité plus forte que les autres ou pour un hasard favorable à leur ascension étonnante. Tout mon univers s’est fissuré, s’est dissolu, s’est déconstruit autour de moi, et je ne peux plus admirer les apports de la révolution française ou de l’invention du téléphone, je ne peux plus admirer un chef d’oeuvre de la période classique ou impressionniste, je ne peux plus rire devant un film culte, sans me dire que tout cela ne m’appartient pas. Tout cela ne nous appartient pas, en tant que femmes.

Quand je vois ces hommes inscrits dans le patrimoine français, voire européen, dans l’histoire politique et culturelle, j’ai envie de leur demander “et les femmes ? Et leur place ? Avez-vous œuvré autant pour les femmes que pour les hommes ?”

« Vous, Thucydide, Platon, Aristote, Ovide, Gutenberg, Martin Luther, Léonard de Vinci, Isaac Newton, René Descartes, William Shakespeare, Corneille, Jean Racine, Denis Diderot, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Adam Smith, Amadeus Mozart, Ludwig Van Beethoven, Louis Pasteur, Claude Monet, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Thomas Edison, Auguste Rodin, Charles Baudelaire, Paul Gauguin, Guy de Maupassant, Vincent Van Gogh, Alphonse Allais, Albert Einstein, Jean Jaurès, Oscar Wilde, Marcel Proust (eh oui, toi aussi, mon petit Marcel), Léon Blum, Pablo Picasso, Marcel Pagnol, Aristide Briand, Jean Moulin, Winston Churchill, Charles de Gaulle, Robert Schumann, J. F. Kennedy, Coluche, Pierre Desproges, Charles Aznavour, Philippe Meyer, et j’en passe, qu’avez-vous fait pour les femmes, la moitié de l’humanité ? »

« Qu’avez-vous fait pour vos femmes, vos filles, vos sœurs, vos cousines, vos nièces, vos amies, vos collègues ? Mileva Einstein, Winnie Mandela, Ada Lovelace, Cécile Rol-Tanguy, Clara Schumann, Dora Maar, Camille Claudel, Rosa Parks, Nannerl Mozart, Blanche Calloway, Adèle Astaire, Margaret Keane, etc. ? »

« Vous avez parfois exprimé des sentiments infériorisant, voire hostiles, envers les femmes, et si vous êtes entrés dans l’Histoire, pour vos grandes œuvres pour l’humanité et avec ce système de pensée dévalorisant les femmes, cela veut-il dire que ce système est gravé dans le marbre et que vous cautionnez cela ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas intéressés à la cause, ou du moins aux œuvres, de toute une moitié de l’humanité ? Comment voulez-vous que je continue à admirer vos contributions sans la petite pensée dérangeante que peut-être elles ne me seraient pas destinées, qu’elles ont été faites et soutenues dans un contexte et un mode de pensée hostile aux femmes, sans les femmes, excluant celles qui, comme eux, écrivent, déclament, peignent, sculptent, dessinent, photographient, militent, travaillent, jouissent, discourent, calculent, observent, découvrent, soignent, expérimentent, débattent, font la révolution… »

Bien entendu, l’époque a marqué ces personnes, les ont influencées, et on ne saurait leur reprocher tout le poids d’une société, d’un système, d’un passé, d’une éducation, mais ils y ont participé, ils n’ont rien changé pour les femmes, malgré quelques exceptions (Condorcet, Stuart Mill, etc.). Mais les femmes sont en grande majorité été invisibilisées tout au long de l’histoire, soit de leur vivant, soit après leur mort malgré la notoriété qu’elles ont pu connaître de leur vivant. Tout ceci montre bien que l’Histoire étant faite de leurs œuvres, de leurs pensées, de leurs croyances et de leurs représentations, de leurs stéréotypes genrées, honorées jusque dans notre patrimoine culturelle et nos manuels, ait créé un monde actuel qui n’appartient pas vraiment aux femmes, ni aux autres personnes inclues pour leur orientation sexuelle, leur genre, leur religion, leurs origines, etc. et que, si elle a consisté à nous mettre sur la touche, tout le champ des possibles peut encore nous être enlevé à tout moment…

Il est vrai qu’aujourd’hui, nous pourrions espérer un progrès significatif, des grands hommes et des grandes femmes qui apportent beaucoup à l’histoire avec un grand h et à notre société, – et il y en a ! – mais encore aujourd’hui, les droits des femmes ne sont toujours pas acquis, comme le droit à l’IVG, le droit au plaisir, etc. Pourquoi devons-nous encore prouver qu’une femme est tout aussi compétente qu’un homme, qu’elle a le droit de travailler et de marcher dans la rue dans de bonnes conditions, qu’elle a le droit de disposer de son corps librement, que sa volonté et son désir comptent tout autant que celleux d’un homme, que son corps est aussi sacré que celui d’un homme, qu’elle ne doit pas être systématiquement renvoyée à son physique… ? Pourquoi ? Parce que notre histoire, notre système de pensée, notre culture se sont construit.e.s sur des milliers d’années de religions, de croyances, de stéréotypes, de normes sur l’infériorité du genre féminin par rapport au genre masculin, sur la place que doivent occuper les femmes, sur cette idée véhiculée par la plupart des religions (si vous voulez des preuves dans les écritures saintes, regardez l’excellent documentaire Female Pleasure de Barbara Miller au cinéma) que la femme est mauvaise et instable, apporte le péché par son corps et son plaisir, qu’elle est fragile et inférieure.

Alors, ce sur quoi s’est construit mon monde a servi à qui ? A tout le monde ? J’en doute. C’est pour cela que les femmes doivent se battre, me diriez-vous ? oui, moi aussi je me bats, mais nous ne sommes pas soutenu.e.s. Encore un grand nombre d’hommes ne nous voient que comme une « minorité » isolée se battant pour ses droits, alors que le féminisme renvoie à plus que ça : l’égalité entre les femmes et les hommes, quelles que soient leur orientation sexuelle, leur genre, leur religion, leur couleur de peau, leurs origines. Sans les hommes, les femmes ne sont pas écoutées, et quand bien même certains hommes soutiennent notre mouvement, combien sont-ils à encourager leurs pères, leurs frères, leurs fils, leurs cousins, leurs neveux, leurs oncles, leurs amis, leurs collègues, leurs voisins à respecter les femmes, à leur taper sur les doigts quand ils émettent une blague sexiste, une réflexion sexiste à une femme dans la rue, à leurs épouses, à leurs collègues, quand ils se vantent d’avoir forcé une femme à coucher avec eux, quand ils donnent des excuses à des coupables de harcèlement, d’agressions sexuels ou de viol ? Pardonnez-moi, je me disperse, le sujet du rôle des hommes dans le féminisme fait l’objet d’un autre article (cf. Article Mais oui, on a besoin de vous, Messieurs !).

Quant à ce présent article, il peut paraître désespéré, mais il vise à illustrer les impressions que j’ai au fur et à mesure que je me construis en tant que féministe. En effet, cet article veut surtout dire que, dans notre société et son histoire, l’on crée, écrit, promeut de belles œuvres ou des événements politiques historiques sans les femmes, sans prendre en compte leurs droits ou leur volonté, comme si toute la marche de l’histoire, le progrès humain ne les concernaient pas. Toutes les grandes choses se passent sans nous, même dans les blockbusters de super-héros où il est rare qu’une femme sauve le monde, ou en tout cas sans qu’un pervers crie dans la salle de cinéma de la baiser (cf. avant-première de Wonder Woman à l’été 2017). Finalement, le monde dans lequel je vis ne s’adresse pas à tout le monde de manière égalitaire. Même s’il y a eu des progrès (je vois de plus en plus de films avec des héroïnes…).

Autre exemple : les livres. Je suis obligée de fouiller pour trouver des livres qui mettent en scène des femmes, qui parlent de leurs préoccupations, qui critiquent et analysent le sexisme de la société, parce que lire des livres classiques ou contemporains pas forcément féministes, m’obligent souvent à être confrontée à des stéréotypes sexistes, des scènes de violences sexuelles, etc. C’est insupportable à la longue. Il peut en effet y avoir de beaux livres, de bons films, malgré leurs aspects sexistes, mais je n’ai pas envie de ne regarder que ça. Ils ont dans le monde actuel trop d’audiences… Le féminisme me permet d’ouvrir les œillères qu’on nous impose depuis si longtemps.

Dernier exemple : quand on parle des droits de l’homme, de quoi on parle ? Intégrons-nous les femmes ? Quand la France intervient à l’étranger au nom des droits de l’homme, lorsque sur son territoire, les droits des femmes sont bafoués, cela veut-il dire que les femmes ne font pas partie des êtres humains dont les droits doivent être protégés ? Bien entendu, officiellement, nous sommes considérées (scientifiquement, wouah !) comme des êtres humains, nous sommes censées avoir les mêmes droits (liberté d’expression, de presse, d’aller et venir, etc.) mais dans les faits, parfois je me pose des questions. Pas vous ?

Pour aller plus loin, je vous recommande l’excellent livre, que je suis en train de lire : Ni vues, Ni connues : Panthéon, Histoire, Mémoire : où sont les femmes ? du Collectif Georgette Sand ; et je vous conseille aussi sous forme de BD en deux tomes : Les culottées de Pénélope Bagieu. J’y ai découvert beaucoup de femmes artistes, historiques, etc. dont je n’avais jamais entendu parler.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s