La culture du viol

Dans mes articles, je vais souvent parler de culture du viol, étant donné qu’elle irrigue l’ensemble des domaines de notre société, explique en grande partie les violences sexuelles et participe du sexisme ambiant. C’est pourquoi je tiens à la définir dans ses grandes lignes pour vous aider à mieux cerner mes autres articles.

Pourtant, la culture du viol est partout, ses manifestations se retrouvent partout dans notre quotidien, et il est parfois difficile de le déceler, quand on n’a pas encore entamé la déconstruction intellectuelle et personnelle que connaît toute féministe. En effet, un certain nombre d’hommes et de femmes vont se dire horrifié.e.s par les violences faites aux femmes, mais ne font que très rarement le lien entre celles-ci et la « culture du viol » (ou rape culture, apparu dans les années 1970 aux États-Unis dans les cercles féministes) véhiculée par la société occidentale, alors que c’est en majeure partie lié.

Dans son ouvrage Une culture du viol à la française, Valérie Rey-Robert, militante féministe depuis une vingtaine d’années et blogueuse (Crêpe Georgette), définit la culture du viol comme un ensemble de croyances, de mythes et d’idées reçues sur le viol, les victimes de viol et les violeurs, conduisant à banaliser les violences sexuelles, à culpabiliser leurs victimes et à déresponsabiliser leurs auteurs. Elle reprend notamment la définition de Julia et Herman Schwendinger en 1975 selon laquelle « La culture du viol désigne l’ensemble des croyances fausses, préjudiciables et stéréotypées au sujet du viol, des victimes de viol et des violeurs, qui créent un climat hostile pour les victimes ».

C’est pourquoi le viol, et plus largement les violences sexuelles, ne sauraient, comme c’est le cas dans l’esprit de la plupart des gens, être considéré.e.s comme des faits divers, mais comme des événements constitutifs de la culture du viol, qui les encourage. D’ailleurs, il n’y aurait pas des chiffres aussi élevés en termes de nombre de victimes de harcèlement sexuel, d’agressions sexuelles et de viol dans notre société (cf. article « Des chiffres, une bonne fois pour toutes ! »), sans la « culture du viol » permettant aux auteurs de ces violences d’assurer leur impunité et de valoriser un mode de séduction basé sur l’action de l’homme et la passivité de la femme (cf. article « Pourquoi est-ce si excitant une femme qui résiste »).

Vous allez voir que la culture du viol explique pas mal de choses que l’on voit tous les jours sans s’en rendre compte (liste non exhaustive) :

  • par exemple, la fameuse petite pulsion irrépressible que l’on prête aux hommes qui agressent ou violent, surtout ceux qu’on connaît, qu’on admire, qu’on aime bien (cf. Article « C’est pas moi, c’est mes pulsions »), c’est une illustration de la culture du viol ;
  • l’image du violeur comme loin de nous, un étranger, un malade, un inconnu, armé et œuvrant dans les rues et les campagnes désertes (contre la réalité des chiffres, cf. article « Des chiffres, une bonne fois pour toutes ! ») : il n’y a qu’à voir le traitement par la société des cas d’accusation de personnalités publiques pour agression sexuelle ou viol : comment un écrivain, un acteur, un réalisateur, un homme politique, aussi intelligent, aussi sensible dans son œuvre, aussi créatif, aussi éloquent, aussi beau, peut-il avoir fait ça ? Valérie Rey-Robert parle très bien du cas de Dominique Strauss-Kahn, mais beaucoup d’autres exemples foisonnent : Roman Polanski, Kevin Spacey, Ed Westwick, Ben Affleck, Abdellatif Kechiche, et bien d’autres depuis l’affaire Weinstein. Même si certaines de ces affaires n’ont pas encore abouties, déjà les langues se délient pour mettre en doute la parole des victimes présumées, arguant de fausses allégations ;
  • L’idée que les femmes aiment être forcée et que quand elles disent non ou ne disent rien, c’est qu’elles consentent ou qu’il faut la forcer un peu pour qu’elle dise oui ;
  • l’érotisation de la femme qui résiste et de l’homme qui insiste et, dans les films et les arts, de scènes de « rapport forcé » (que j’appelle viol) qu’on désigne rarement de viol mais où la femme résiste au début, voire est forcée, pour finir par prendre du plaisir : on le voit dans les peintures (l’exemple parfait en est le titre de l’exposition du Musée du Luxembourg sur Fragonard, « l’Amour », alors qu’on montre des scènes très ambiguës d’agression sexuelle ou de viol…), dans les films (L’homme des hautes plaines de Clint Eastwood, le « harcèlement » de l’homme entreprenant dans les comédies romantiques, la suggestion de faire boire une fille pour avoir un rapport avec elle dans le film 40 ans toujours puceau, etc.) ;
  • l’idée selon laquelle la victime a provoqué son agresseur/violeur en portant une robe trop courte, en sortant à 4 heures du matin, en le regardant dans les yeux, en le suivant chez lui, en buvant trop, etc.
  • cette sorte de dette que peuvent ressentir les femmes envers les hommes quand elles attisent un peu trop leurs désirs, parce que, sous la pression sociale, elles pensent qu’elles ne peuvent pas refuser au dernier moment et qu’il est important de les satisfaire plus qu’elles-mêmes ;
  • cette sorte de négation de la volonté de la femme…

N’avez-vous jamais remarqué tous ces petits réflexes que l’on a quand on entend des faits constitutifs d’agression sexuelle ou de viol, et même moi j’y suis sujette sans faire exprès (vous allez voir, être féministe c’est entamer un long travail de déconstruction de soi, ayant intériorisé tout ce que la société nous a inculqué…) ? « Pourquoi elle a mis cette jupe ? », « Pourquoi elle n’a pas crié ou dit non ? », « Pourquoi elle est sortie à cette heure-ci ? », « Pourquoi elle l’a suivi chez lui ? », « Pourquoi elle ne l’a pas quitté tout de suite ? »… Nous avons tous tellement intériorisé l’idée que l’homme a des pulsions sexuelles que la femme doit assouvir, qu’il peut être dangereux, mais que c’est normal et que la femme doit se protéger et entrer dans les « codes » pour éviter d’être agressée ou violée, que nous avons acquis des réflexes, entretenant la culture du viol, sans nous en rendre compte.

J’ai parfois l’impression que soit on trouve tellement horrible ce qui est arrivé à une victime de viol que l’on va par réflexe, pour éviter de regarder les choses en face car c’est trop douloureux, interroger son comportement à elle, qui aurait dû l’éviter, plutôt que celui du violeur (comportement de domination masculine, culture du viol…), soit on va minimiser l’acte et déresponsabiliser le coupable, comme si nous étions incapables de regarder la réalité en face, que le violeur est loin d’être ce que nous croyons pour nous rassurer, un étranger, un déviant, un malade, un marginal, loin de nous, et peut être notre père, notre frère, notre fils, notre cousin, notre oncle, notre ami, notre collègue, notre petit ami, notre mari, notre ex, etc.

Si vous voulez allez plus loin sur ce phénomène, lisez le livre d’utilité publique de Valérie Rey-Robert Une culture du viol à la française, ou reportez vous sur le blog Dans la nébuleuse qui propose une belle fiche de lecture qui vous résumera efficacement le propos de l’ouvrage. Je vous invite également à regarder le reportage Sexe sans consentement de Delphine Dhilly et Blandine Grosjean, qui fait réfléchir sur cette zone grise, ambiguë que crée la culture du viol, où il n’y a ni violence, surprise, contrainte ou menace, mais où le rapport sexuel a tout de même été fait sans réel consentement.

La nouvelle enquête Ipsos sur les représentations des Français.es sur le viol et les violences sexuelles de 2019 est très parlante sur l’ampleur de la culture du viol dans les esprits. Je vous laisse vous y reporter avec le lien hypertexte, je ne reproduirai pas les chiffres ici, c’est affligeant.

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